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Vingt ans ici dans l’Outaouais
Ces jours-ci me rappellent qu’il y a 20 ans, en fait le 6 avril 1988, fut annoncée ma nomination comme évêque de Gatineau-Hull. Puis un mois plus tard, le 6 mai, j’ai inauguré mon service épiscopal dans ce diocèse.
Depuis le 31 juillet 1979, je me suis si souvent demandé : « Pourquoi moi, évêque? » Et depuis avril 1988, mon questionnement est devenu : « Pourquoi moi, évêque ici? » Je ne vois pas d’autre réponse possible que d’y reconnaître l’étonnante miséricorde de Dieu et les risques qu’il aime semble-t-il prendre avec ceux qu’il choisit pour être ses partenaires dans certaines de ses œuvres! Je ne peux alors qu’adorer en silence un si étonnant, mystérieux dessein de Dieu sur moi et sur ces deux peuples, de la Côte-Nord puis de l’Outaouais, où il m’a envoyé. Oui, les Écritures ont raison de proclamer que les pensées de Dieu ne sont pas les nôtres et que ses chemins sont toujours déroutants! Et alors, le chemin dans lequel m’engager maintenant, sans trop savoir jusqu’où je peux aller, ne peut être que celui de l’adoration et d’un abandon confiant et filial entre les mains de Celui qui nous aime, qui nous donne sans cesse son Fils et nous comble de son Esprit.
Mais ce sont aussi des sentiments et pensées de reconnaissance et d’action de grâces qui jaillissent en moi en cet anniversaire: action de grâces envers Dieu et sa fidélité; reconnaissance envers vous toutes et tous. Le 1er août 1979, le lendemain de mon ordination épiscopale, mes « apparentés » d’Abitibi (parents par le sang, par l’amitié, par l’engagement pastoral et missionnaire commun) venus célébrer avec moi, m’ont quitté. Alors, dans l’angoisse de mon cœur, j’ai perçu une promesse : « Je te donnerai une autre famille ». Cette parole s’est réalisée là-bas et elle continue à se confirmer ici. Oui, vous avez voulu ici être ma famille par votre accueil, votre encouragement, votre soutien, votre amitié, votre collaboration variée, votre patience, vos pardons. Merci aux membres diocésains et religieux de notre presbyterium, aux communautés religieuses, aux personnes engagées dans les diverses paroisses et mouvements, aux responsables politiques, sociaux et médiatiques, et à tant d’autres qui ont voulu de multiples façons me dire leur appréciation et leur soutien. Ma prière est habitée par ces actions de grâces et ces mercis. Mais aussi, je présente souvent au Père mon intercession unie au sang de Jésus et dans l’Esprit-Saint, le suppliant d’être guérison, paix et réconciliation dans le cœur et la vie de toutes les personnes que durant ces vingt années j’ai blessées et qui en gardent rancœur ou amertume.
Un bilan?
Non! Contentons-nous de quelques coups de sonde au travers de ces années. Que furent donc pour moi ces années? Il s’agissait d ‘abord d’explorer le milieu, les paroisses, les forces et les diversités de ce territoire de l’Outaouais, si riche de toutes sortes de réalisations et de possibilités. Je me suis beaucoup appliqué à cette connaissance, surtout à travers les visites pastorales faites presque sans cesse depuis, allant de paroisse en paroisse pour regarder, écouter, encourager. Mais des moments comme la présidence de confirmations, la participation à divers événements ou fêtes, les célébrations de messes dominicales dans les diverses paroisses et autres communautés m’ont aussi permis un contact direct avec tous ces réseaux qui tissent notre vie sociale, civile et religieuse. De nombreuses présences dans les médias de la région ont été autant de contacts, certes virtuels mais fort importants, avec les gens d’ici.
Avec l’équipe diocésaine et les diverses forces vives de nos paroisses, j'ai d’abord voulu que nous continuions à marcher sur la piste si bien tracée il y a 45 ans par Mgr Paul-Émile Charbonneau et prolongée avec ténacité par Mgr Proulx. Suivant l’exemple de Jésus et l’appel de Vatican II, nous cherchons à y vivre un plus grand souci de présence, d’attention, de soutien aux personnes blessées par la vie et aux organismes de toutes sortes, surtout communautaires, qui luttent contre les causes de la pauvreté chez nous, pauvreté hélas grandissante encore aujourd’hui dans l’Outaouais.
Mais ces chemins nous ont aussi conduits à vouloir accentuer la dimension communautaire de notre vie chrétienne. Je pense aux efforts pour soutenir l’éducation de la foi des jeunes et des adultes; aussi à toutes ces sessions et rencontres diverses pour stimuler la formation des prêtres et des personnes laïques engagées dans les divers domaines de la vie pastorale. Plus récemment, l’initiation à la vie chrétienne occupe de plus en plus de place dans nos activités. C’est d’ailleurs un champ pastoral et missionnaire qui ouvre à beaucoup d’espérance face aux enfants, aux jeunes, aux jeunes familles de chez nous.
Depuis plus de dix ans, les réaménagements paroissiaux pour la mission ont demandé beaucoup de temps, d’énergie et de courage. Nous avons été appelés, comme Église diocésaine, à prendre acte des changements profonds survenus dans notre société, au cours des vingt dernières années, transformations qui sont en somme la continuation d’un bouleversement profond des valeurs qui ont été longtemps les points de repère, les lieux de cohésion et de dynamisme de notre société. Une conséquence immédiate en est bien sûr le déséquilibre qui s’est creusé entre les équipements mis en place dans nos paroisses durant les années 40 et les besoins ainsi que les possibilités actuelles de ces mêmes paroisses. Fermer des paroisses, vendre des églises, ce sont des décisions douloureuses pour tous. Mais je pense que c’est le prix à payer pour libérer, avec la poussée mystérieuse de l’Esprit-Saint, des énergies neuves pour porter l’Évangile dans l’Outaouais d’une façon signifiante et dynamique.
Certains domaines de notre vie en Église, malgré les efforts faits, n’ont pas pu trouver un nouvel élan de dynamisme et de vitalité. Je pense, non sans peine, à toute la pastorale jeunesse, et aussi à la pastorale des diverses vocations, et tout particulièrement des vocations presbytérales, dans l’Église et dans le monde. Et d’autres souffrances nous appellent continuellement à rester ouverts aux cris de ce monde, tendrement aimé par Dieu et si souvent pris dans toutes sortes de détresses, non seulement matérielles, mais surtout spirituelles et morales.
Un nouvel élan vers l’avenir?
Oui! Un tel anniversaire n’est pas une invitation à l’arrêt, mais bien à un recentrement sur ce qui fait le cœur de nos vies. Personnellement, ce vingtième anniversaire me remet vivement en mémoire que j’ai entrepris mon ministère épiscopal ici un 6 mai, jour de la célébration liturgique de Mgr François de Laval, fondateur de l’Église catholique en Amérique du Nord.
François de Laval a quitté les sécurités financières et autres de son héritage familial et de son pays pour aller au large, traverser l’océan et jeter les fondations d’un diocèse dans un pays peu peuplé, sans ressources et livré à tous les dangers. Il a su mettre en place des communautés vivantes. Il s’est soucié de faire que cette nouvelle Église, à l’image de l’Église du temps des Apôtres, soit non seulement fraternelle mais aussi missionnaire. Il n’a pas retardé à envoyer des prêtres jusque dans les lointains territoires de la Huronie et en tant d’autres endroits de ce territoire aux étendues inouïes.
J’ai cherché à voir où il a puisé cette énergie, cette ténacité, cette clairvoyance, ce courage, cette audace? Ses biographes insistent sur la qualité de sa vie spirituelle. En lisant certains de ses écrits, je constate qu’il a vécu les Béatitudes évangéliques, et que ces énergies spirituelles données par l’Esprit de Jésus sont devenues en lui les sources d’une vitalité pastorale et missionnaire surprenante.
Sa relation à Dieu, thème essentiel des béatitudes évangéliques (heureux les pauvres de cœur, les affamés et assoiffés de justice, les cœurs purs), Mgr de Laval la vit jour après jour dans un abandon confiant et de plus en plus accentué à la volonté de ce Dieu dont il se sait aimé et à qui il consacre toute sa vie. Il résume son attitude fondamentale par cette parole : « Il y a longtemps que Dieu me fait la grâce de regarder tout ce qui m’arrive en cette vie comme un effet de sa providence ».
Sa relation à toutes les personnes qui sont d’une façon ou d’une autre sur son chemin, autre thème essentiel des béatitudes évangéliques (heureux les doux, les miséricordieux, les artisans de paix), Mgr de Laval l’imprègne de l‘humilité, du partage, du soutien fraternel, de la douceur, de la patience, du pardon. Il revient souvent sur la nécessité de prendre les moyens pour assurer la paix dans cette nouvelle Église et cette nouvelle France.
Quant à tous les refus, les résistances de toutes sortes auxquelles il est continuellement affronté, il les lit dans la lumière du paradoxe énoncé par Jésus et vécu par lui jusqu’à l’extrême de l’amour : « Heureux êtes-vous quand on vous insultera, qu'on vous persécutera, et qu'on dira faussement contre vous toute sorte d'infamie à cause de moi. Soyez dans la joie et l'allégresse, car votre récompense sera grande dans les cieux »
Je prie Dieu par son Esprit de nous attirer de plus en plus à cette source ouverte par Jésus au cœur du monde et de nos vies, d’où jaillissent vocations, talents, capacités de toutes sortes pour faire de notre Église diocésaine une communauté vivante et missionnaire! Que ces énergies spirituelles, ces forces d’action et d’engagement au nom de l’Évangile se déploient par mille chemins, dans notre Église et dans notre société, pour y semer des germes de ce bonheur promis et dont nous avons tellement soif! En somme, je prie l’Esprit de Jésus ressuscité de graver de plus en plus dans nos cœurs, dans nos manières d’être ensemble et d’être pour notre monde, les traits mêmes de Jésus, le Fils Unique et bien-aimé. Ainsi, nous saurons que nous sommes nous aussi ces bien-aimés auxquels Jésus dit : « Vous êtes le sel de la terre. Vous êtes la lumière du monde. Que votre lumière brille devant les hommes afin qu'ils voient vos bonnes œuvres et glorifient votre Père qui est dans les cieux »
Nous avons durant ces années accueillies Marie Mère de l’Église comme la patronne de notre Église diocésaine. J’avoue ressentir une certaine peine du cœur devant le fait que cette fête liturgique, mise dans notre calendrier diocésain le 11 octobre, anniversaire de l’ouverture du Concile Vatican II, ne soit pas toujours suffisamment soulignée et célébrée dans nos diverses communautés paroissiales ou autres. Mon désir est que nous fassions de cette fête patronale une expérience mariale significative. Il est bon d’honorer la Mère de Dieu et de nous confier à sa tendre intercession tant pour la qualité de la vie de nos communautés que pour le dynamisme de notre mission à vivre ici.
Ô Marie, toi qui a transmis à Jésus les richesses spirituelles de ton peuple et lui a enseigné à ouvrir son cœur humain aux Souffles de l’Esprit, montre-toi maternelle pour nous toutes et tous. Intercède pour nous auprès de l’Esprit pour qu’il grave en nous la ressemblance à Jésus, l’Homme des Béatitudes, et prie pour nous, comme tu as prié pour l’Église des Apôtres au Cénacle, dans l’attente de l’Esprit promis par Jésus Ressuscité. Que cet Esprit souffle, comme une Pentecôte renouvelée, un nouvel élan communautaire et missionnaire à notre Église. Que cet Esprit garde nos cœurs et nos pensées dans la paix, à travers l’expérience d’être tendrement chéris par Dieu.
†Roger Ébacher
Archevêque de Gatineau