Le début d’une nouvelle année de notre calendrier civil est un temps propice à quelques réflexions sur ce que nous vivons ensemble. Et il me semble bien opportun de nous donner quelques minutes pour regarder devant Dieu et en Église la qualité de nos divers engagements ensemble au service de l’Évangile dans l’Outaouais.
Nous vivons en Église des temps de profonds changements. Et je constate avec joie que c’est avec courage et détermination, mais aussi avec foi et espérance, que beaucoup acceptent de relever le défi, normal depuis que Jésus nous a confié l’Évangile, d’oser offrir cet Évangile aux gens d’ici. Je constate aussi avec espérance que beaucoup acceptent de nouvelles façons de vivre ensemble la Bonne Nouvelle, avec ce que ça peut impliquer de changements dans nos habitudes; acceptent aussi de chercher de nouvelles voies pour la présenter non seulement aux enfants et aux jeunes, mais aussi aux familles et aux adultes.
Je veux toutefois jeter un regard plus insistant sur deux situations qui me semblent appeler de notre part une réflexion nouvelle, dans la confiance que Dieu saura bien agir à travers nos humbles efforts et nos bonnes volontés. Car, comme l’affirme saint Paul (Romains 9,16), « ll n'est pas question de l'homme qui veut ou qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde ». Cette année 2005 qui commence nous appelle, puisque « Dieu est avec nous », à une conversion de nos regards et de nos cœurs au sujet de nos attitudes mutuelles, dans la ligne des béatitudes, là où l’Esprit de Jésus veut nous attirer pour notre joie et notre paix, et pour que la Bonne Nouvelle du Règne de Dieu soit proclamée ici par la qualité de notre vie ensemble.
Les tensions qui habitent et hantent notre quotidien
Un temps récent de prière personnelle m’a conduit à un texte du Cardinal Martini qui m’a fait beaucoup réfléchir. Il s’arrête sur le fait qu’il y ait tant de différends, de tensions, de conflits dans l’Église depuis quelques années. Il dit que nous sommes en train de devenir « une Église querelleuse », et donc une Église qui souffre. Il identifie « de l’animosité et de l’irritation qui règnent dans l’Église ». Même notre prière devient anxieuse. Elle n’est plus habitée par une confiance abandonnée à Celui qui nous aime. Puis il parle « de l’incapacité à prendre les choses avec calme, paix, sérénité ».
En lisant ces pages, j’ai eu le sentiment qu’elles nomment des réalités vécues ici et auxquelles je n’avais pas pris suffisamment le temps de réfléchir, sinon pour chercher quelque technique de « résolution des conflits » (techniques qui ne sont certes pas à mépriser). Me sont revenues à la mémoire du cœur tant de tensions entre évêque, prêtres et agents de pastorale, à l’intérieur des équipes pastorales, entre agents de pastorale et présidents de fabriques ou marguilliers. Je pense aussi à toutes ces situations d’épuisement, de fatigue, d’animosité, d’irritabilité… . Il y a sûrement du vrai pour nous dans ce diagnostic posé il y a déjà quelques années à partir d’une Église d’ailleurs.
Comme instrument pour aider à une analyse ecclésiale et spirituelle de ces réalités, le Cardinal parle de « deux composantes de la situation de l’Église : la composante de l’efficacité, de l’organisation », et la composante de « la participation affective de l’Église à l’œuvre du Seigneur dans l’amour, dans la prière, dans le dévouement, dans la découverte des réalités intérieures ». Et pour examiner ces situations à la lumière des Écritures, il se laisse guider par le texte si émouvant et crucial de l’épisode de Marie à Béthanie : l'onction des pieds de Jésus avec un parfum précieux à quelques jours de sa mort; et l’indignation des disciples, en particulier de Judas, devant ce geste (Matthieu 26,6-13). Il en conclut que la composante de l’efficacité et la composante de la participation affective (de la compréhension, de l’amitié) doivent s’unir et s’appuyer l’une l’autre pour que nous soyons une Église équilibrée, qui vit en vérité sa mission telle que Jésus la lui a confiée. « Ne croyez pas pouvoir devenir une Église d‘efficacité sans être Église d’amour », une Église qui accueille l’amour de Dieu, cherche à rencontrer affectivement (avec le cœur au sens biblique) Jésus Ressuscité dans chaque personne sur son chemin et dans ses propres membres les plus souffrants, s’y ouvre dans la prière et la méditation des Écritures, et vit la consolation mutuelle, selon le grand commandement. Il nous pousse ainsi à nous interroger sur les attitudes qui dominent en nous, sont sources de nos gestes et paroles, guident nos engagements et nos décisions.
Nous touchons ici, il me semble, des éléments qui concernent l’équilibre de notre vie et de notre service en Église, tout comme l’équilibre des personnes qui y vivent et qui y viennent. Il est donc important de prendre un peu de temps, avec un cœur ouvert les uns vers les autres, pour regarder ce que nous vivons localement, comment nous y formons une cellule d’Église équilibrée, qui permet dans le respect des différences et divers talents de nous mettre ensemble au service de la croissance de l’Évangile, de par la force douce et humble de l’Esprit. J’invite donc toutes les instances locales en ce début de nouvelle année à se donner ce « luxe » d’une réflexion ensemble sur ce vécu (ça veut dire concrètement que je vous invite à vous donner un temps ensemble de réflexion priante sur ce point). Il faut oser y faire confiance à l’Esprit qui saura, si nous ouvrons nos cœurs à son action, nous guider vers une vie en Église plus conforme à la vie de Jésus, plus conforme à l’Évangile que nous portons dans nos cœurs et voulons offrir au monde pour son bonheur et sa paix, vers une Église plus réconciliée et réconciliatrice.
Nos capacités d’accueil
Mes appels téléphoniques aux secrétariats des paroisses m’amènent souvent à vivre beaucoup de frustrations face à la grande difficulté de rejoindre une personne responsable pour accueillir les demandes, écouter, aider au besoin. Mes visites pastorales font souvent jaillir dans mon cœur les mêmes questions. De plus, depuis que nous cherchons à implanter des projets d’évangélisation, d’initiation chrétienne dans nos paroisses, la même question me revient au niveau de nos capacités d’accueillir les personnes qui se présentent, de les comprendre et de chercher à les accompagner à partir de ce qu’elles sont pour leur aider à parcourir le bout de chemin qu’elles peuvent faire à ce moment de leur vie, sans tomber dans le laisser-aller, la simple réponse aux demandes qui peuvent être réductrices du mystère de la foi et des sacrements.
Ces situations sont douloureuses pour bien des personnes. Je ne pense pas seulement aux « usagers » (pour employer un mot affreux que nous ne devrions jamais employer en Église! ), mais aussi à nous-mêmes qui oeuvrons dans nos communautés. La question d’assurer une présence accueillante aux personnes met en question nos habitudes, nos horaires, les frontières entre paroisses, la mise en commun des ressources afin d’être plus présents à la manière de Jésus. Je me permets de souhaiter que les responsables, tant administratifs que pastoraux, sachent examiner comment vraiment permettre, tant au plan technique qu’humain, cet accueil qui doit dépasser le fonctionnariat pour être présence aux personnes, comme Jésus l’a été et veut continuer de l’être ici.
Quant à l’autre aspect, celui rattaché à l’initiation à la vie chrétienne, la question est aussi pressante. Car elle risque de pousser des gens, qui ont osé faire une démarche peut-être bien petite selon notre point de vue, à tout simplement laisser tomber. Sans parler de tout ce que ça occasionne de « magasinage », de comparaisons, de déceptions amères et qui laissent des blessures. Je me permets ici aussi d’insister pour qu’on réfléchisse attentivement au vécu dans tout ce domaine de notre travail pastoral, qui relève d’abord des équipes pastorales, tant pour l’emploi du temps que pour les priorités et l’évaluation des temps mis et engagements faits. Comment accueillir toutes les démarches avec bienveillance, et par le fait même accepter de nous laisser interpeller? Comment mettre en place une structure d’accueil à la fois souple, valable, et qui offre diverses options de cheminement? Ce n’est pas facile! Mais déjà quelques modèles se dessinent parmi nous ou bien ailleurs. Il est bon de s’y ouvrir, de s’écouter, de s’aider mutuellement. Je souhaite que les services diocésains, en collaboration avec les responsables locaux, poussent encore plus ce souci du partage des expériences et des réussites, tout comme des échecs afin de ne pas sans cesse reprendre des chemins moins féconds.
Je me permets encore ici de citer le Cardinal Martini 2. Il réfléchit sur un texte de saint Matthieu (18,5) : « Quiconque accueille un petit enfant tel que lui à cause de mon nom, c’est moi qu’il accueille. » Il commente : « Lorsque la communauté est capable d’accueillir, c’est-à-dire qu’elle n’accueille pas seulement celui qui vient de l’extérieur, mais donne sa juste valeur à chacun de ses membres, essaie de ne tromper personne, de donner à chacun sa place, de faire continuellement sortir de l’oubli ceux qui, dans la communauté, sont mis à part et se perdent dans les remous de l’action. Eh bien, dit le Seigneur, cette communauté m’accueille, si elle ne le fait pas simplement pour se montrer capable et dynamique, mais si elle le fait en mon nom, au nom de l’amour que je veux lui inspirer. »
« Ces paroles ont leur contraire : ‘Mais si quelqu’un doit scandaliser l’un de ces petits qui croient en moi, il serait préférable pour lui de se voir suspendre autour du cou une de ces meules… ' Le mot « scandaliser » a, je crois, le sens qu’on lui attribue dans le Nouveau Testament, qui, ici, contraste avec les paroles « qui croient en moi »; c’est-à-dire gare à ceux qui leur rendent difficile de croire en moi. Ils croient en moi, mais suivant la façon où ils sont acceptés dans la communauté, suivant la façon où se manifestent l’Église et ses ministres, croire en moi peut leur devenir très difficile, il se peut qu’ils trébuchent, qu’ils perdent la foi ». En somme il nous pose la question : quelle est la place parmi nous de cette attitude évangélique qu’est l’accueil, surtout des plus faibles dans la foi et dans la vie?
Pour aider dans ces ajustements aux exigences de l’Évangile que nous vivons souvent dans la souffrance, il est important de mieux préciser les rôles et responsabilités de chaque groupe ou personne. Au niveau du service diocésain, seront construits au cours de l’année de petits guides qui sans doute aideront à gérer ces souffrances et à les alléger pour la paix des cœurs et des communautés.
Conclusion
En lisant ce texte, certaines personnes peuvent se dire : notre évêque rêve d’une Église idéale! Non, je ne rêve pas! Ma propre expérience de la vie me dit que pour nous seuls c’est impossible. Mais mes ancêtres dans la foi répètent sans cesse : « À Dieu rien n’est impossible ». Car il ne s’agit pas ici d’attitudes morales ou éthiques d’abord. Il s’agit de chercher à laisser l’Esprit faire jaillir en nous et parmi nous ces attitudes que nous appelons : les béatitudes (Matthieu 5). Et il est bon d’entendre, dans l’Évangile de Jean, Jésus nommer l’Esprit-Saint : le Paraclet. Car un paraclet, c’est une personne qui est proche, qui entend les cris de souffrances et les appels, et qui y répond. En Église, en prenant conscience de nos limites et des défis qui se présentent à nous et à nos communautés, il ne faut pas hésiter à crier notre pauvreté et nos misères à ce Paraclet. Il saura bien entendre et répondre. Voilà notre foi, voilà notre espérance. Et c’est là que nous recevrons, comme dans les eucharisties que nous célébrons ensemble, la capacité de vivre dans l’amour mutuel, dans le soutien, dans le pardon, dans la réconciliation.
Me vient à l’esprit un texte de saint Matthieu (18,19-20) : « Si deux d'entre vous, sur la terre, unissent leurs voix pour demander quoi que ce soit, cela leur sera accordé par mon Père qui est aux cieux. Que deux ou trois, en effet, soient réunis en mon nom, je suis là au milieu d'eux ». Il est sans doute fort difficile pour des humains, « sur la terre », d’unir leurs voix ! C’est là notre expérience quotidienne. Mais nous sommes invités à le faire dans la foi. Jésus nous demande de prier ensemble aux intentions des communautés que nous voulons servir. Quand et comment le faisons-nous? Je pense que si nous parvenons, au cœur de toutes nos préoccupations, à vraiment reconnaître dans la confiance de la foi, comme nous l’avons proclamé aux communautés durant tout le temps de l’Avent récent, que « Dieu est avec nous », si nous lui donnons cette place première qui est la sienne, Dieu selon la promesse agira. Il nous réconciliera. Il nous guérira. Il nous donnera la joie du service en Église. Et il saura bien instaurer son Règne ici dans l’Outaouais.
Ainsi, notre année sera bénie. Avec Marie et comme Marie, nous entendrons sur notre Église, en particulier dans nos eucharisties dominicales, la Parole de consolation et de force : « Tu es bénie ». Et nous serons ensemble capables d’accueillir la joie de voir Dieu à l’œuvre parmi nous. Car souvenons-nous que Jésus continue à ouvrir les yeux de nos cœurs afin que nous sachions ensemble nous laisser émerveiller par ce Dieu qui continue parmi nous à faire des merveilles.
†Roger Ébacher
Archevêque de Gatineau-Hull