Être des passeurs de vie
L’origine du mot « Pâque » n’est pas très claire et les savants en discutent. Mais plusieurs admettent l’étymologie retenue par la Bible, qui lui donne le sens de « passer ». J’aime cette étymologie. Elle me parle de tous ces passages qui tissent la vie, la tricotent en quelque sorte pour la rendre plus forte, plus épanouie, plus réussie.
Toute vie est une suite de passages. J’ai été ébloui un matin à l’équateur par le passage rapide des profondes ténèbres à l’éblouissante clarté du soleil levant. J’ai vu le désert au nord de Jéricho passer du sable roux à la verdure d’un oasis né d’une source venue des entrailles de la terre. La graine mise en terre, réveillée par un peu d’humidité et attirée par le soleil, passe de tige à fleurs et à fruits. Et le petit des humains, aidé par quelque sage-femme, passe du sein maternel au monde. Puis il passe d’âge en âge par des crises de toutes sortes pour libérer ses énergies et découvrir ses richesses de vie.
C’est dans ce terreau que des descendants d’Abraham ont puisé, il y a des millénaires, leur inspiration et que la Pâque a trouvé origine et sens. Pour ces tribus nomades, quand la nature passe, lors de l’équinoxe printanier, de la torpeur à l’effervescence, eux et leurs troupeaux passent des parcs d’hiver aux prairies d’été. En une nuit lumineuse, la tribu fête son départ pour la longue transhumance. C’est le passage vers une vie enrichie de tous les agnelets qui vont passer le sein, plus libre devant les horizons nouveaux qui attirent à passer vers d’autres lieux de liberté.
Mais ce peuple a un jour connu la sécheresse, la faim, l’exil. Et ce fut l’esclavage, comme y sont tombés tant de peuples et d’individus tout au long de l’histoire humaine et encore aujourd’hui, écrasés sous des jougs qui tuent leur espérance de vivre vraiment. Au cœur des râlements de sa misère, le peuple expérimente que Quelqu’un entend ses cris. En une nuit d’équinoxe de mars, le Dieu d’Abraham et de Sara passe pour l’arracher à cette mort et leur offrir la vie, la liberté. Sa vraie transhumance commence, la transhumance vers le cœur de chacun, la longue marche vers le sens de sa vie. Et de Pâque en Pâque, des rites, des chants, une fête nocturne illuminée par l’espérance lui fait entendre cet appel à passer vers plus de liberté et de solidarité. Des passeurs d’espérance et de courage se lèvent de génération en génération pour entretenir l’espoir que la vie est forte au point de casser un jour tous les esclavages.
Pourtant, il y a toujours l’obstacle de la mort. C’est un mur infranchissable auquel finalement se heurte toute vie. Toutes les délivrances historiques n’ont pas réussi à la vaincre. Toutefois bien des prophètes ont passé de génération en génération la conviction que la vie s’arc-boute sans cesse contre ce mur de la mort et finira par le renverser, le transpercer!
Depuis ce matin-là où une femme d’abord puis quelques hommes ont vu Jésus ressuscité et puis en ont témoigné, il y a toujours eu des passeurs d’une telle espérance. Ces passeurs ont souvent su, mais pas toujours, imiter leur maître et Seigneur et se faire proches des humiliés par l’envie, la haine, la jalousie, le pouvoir, l’argent. Ils ont par leur simple présence offert de passer cette puissance de vie au cœur de celles et de ceux qui risquent de perdre cœur et courage dans toutes sortes de prisons, mais qui aspirent à la libération, à la délivrance, à la vie.
Celles et ceux qui croient en la Bonne Nouvelle des Évangiles, et qui depuis deux mille ans célèbrent Pâques, reconnaissent en Jésus de Nazareth, mis à mort sous Ponce Pilate, le Passeur qui a réalisé les promesses des prophètes de la vie, qui a ouvert une brèche et a mis fin à la victoire définitive de la mort. Croyance pour beaucoup exaltante et qui rend capable de tous les espoirs, de toutes les audaces, de toutes les libertés.
Autour de nous, il y a des personnes qui attendent un passeur de vie. Comme affirme l’Apôtre Paul, « toute la création jusqu'à ce jour gémit en travail d'enfantement » (Romains 8,22). Elle aspire à passer à un surcroît de vie. Puissent ces gémissements être entendus par beaucoup de cœurs en ce printemps!
Belle fête de Pâques 2006!
†Roger Ébacher
Archevêque de Gatineau