Au coeur de nos tsunamis : Quelqu'un...
Depuis quelques temps, une question me trotte dans la tête et le cœur. Que peuvent bien signifier la Semaine Sainte et Pâques dans nos vies d’aujourd’hui? Le Jeudi-Saint? Un jour comme les autres pour à peu près tout le monde! Le Vendredi-Saint? Un grand jour de magasinage dans l’Outaouais, à peine perturbé par quelques chemins de croix dans les rues! Pâques? L’eau de Pâques vendue en bouteille dans les magasins, les œufs en chocolat, le printemps qui est proche? Bien sûr, il y aura un peu plus de monde à la messe, ce sera Pâques… .
… . Et pourtant! N’y a-t-il pas, cachés dans ces jours, une lueur, un souffle pour tant de personnes, tant de groupes aux prises avec des situations de grande anxiété, plongés dans des situations-limites, déracinés comme des arbres par un ouragan ou un tsunami qui passe sur leur vie, alors que tout bascule dans une angoisse sans fond?
Je pense à toutes ces personnes en santé mais soudain plongées dans un cancer, une crise cardiaque, un diagnostic de maladie mortelle. Je pense à tous ces couples blessés, ces enfants seuls, ces amis perdus ou trahis, ces personnes humiliées, ces personnes ou familles sans toit, mises à la rue. Je pense à tant de personnes bouleversées jusque dans leurs racines et charriées loin de leurs sécurités, tentées de s’en sortir par l’oubli, la drogue, le suicide. Qui d’entre nous ne vit pas à un degré ou l’autre de ces moments-charnières où tout bascule dans l’angoisse et où on entre dans ces passages qui nous mènent on ne sait où, mais certainement où on ne veut pas aller?
Jésus de Nazareth a vécu une telle situation-limite! Dans sa trentaine, en pleine vigueur physique et spirituelle, il se voit depuis quelques mois acculé à un choix crucial : ou bien il renonce à ses intuitions les plus profondes qu’il accueille comme une mission, ou bien il marche à la mort! Il décide d’aller de l’avant, de se laisser guider par l’appel qui vient des profondeurs de son être. Ce Jeudi, il rassemble ses amis dans une fête joyeuse où il ose leur affirmer son espérance en un avenir réussi. Puis il leur donne son testament, et en un geste bouleversant leur révèle le sens de sa vie : il leur lave les pieds. Sa vie est un service des autres dans l’amour, la bonté, le respect! Tout son être est un pain partagé pour nourrir les autres, tout son sang, toute sa vie est un vin versé pour la fête et la vie des autres.
Puis il s’enfonce seul dans la nuit de la trahison et de cette très puissante résistance intérieure qui l’angoisse. Il veut vivre! Il a peur. Il tremble. Il se sent ébranlé jusque dans ses racines par cette solitude, cette perfidie d’un ami Judas, cette incompréhension totale des chefs de son peuple, cette lâcheté des foules… Pourquoi cette humiliation? Pourquoi une telle mort? Pourquoi cet échec de toute sa vie? Ce sont des heures intenses. Il résiste, il crie et il prie ce Dieu si déroutant, qu’il ose encore pourtant appeler « Abba, Père ». Un dur travail intérieur se passe en son cœur. Il n’a qu’une heure ou deux pour vivre ce combat où tout se joue!
Et il en sort pacifié, en paix avec ce Dieu si mystérieux, avec celui qui l’a trahi, avec ceux qui le laissent crouler dans le vide, aussi avec ce qui est devant lui… . Et c’est l’horrible Vendredi. Condamné, il est exposé tout nu devant les passants, réduit à ces gestes ridicules sur cette croix où il étouffe. Il vit à fond cette nudité, cette solitude, cette vulnérabilité radicales qui habitent la vie de tout être humain. Ce moment-limite devient un mystérieux moment où Dieu agit, ce Dieu qui sans cesse redonne vie, crée, fait du neuf. Jésus dans sa mort vit une bouleversante gestation, une nouvelle naissance, surprenante par la puissance de sa vitalité. À travers cette crise terrible, Jésus a trouvé son vrai chemin de vie, l’épanouissement de tout son être. Il est ressuscité! Il est Vivant!
Depuis ce moment, beaucoup savent qu’ils ne sont pas seuls dans leur angoisse. Le Vivant est avec la personne qui sue et râle dans la frustration, la lassitude, le dégoût de la vie, l'incapacité d’aimer, la peur de la souffrance et de la mort. Il est avec celle qui lutte pour la justice et la réconciliation, pour la paix et qui ose croire en la bonté cachée quelque part dans le cœur humain... .Présence mystérieuse, silencieuse, qui travaille le dedans du cœur et libère du désespoir. Il y a de la lumière au bout du tunnel!
Pâques, c’est l’affirmation têtue au cœur de notre histoire, la grande histoire de la planète et ma petite histoire personnelle, de cette certitude que la vie est plus forte que la mort, que la lumière ne saurait être anéantie par les ténèbres, que la soif profonde de vie qui est en tout être humain est un appel, l’attente d’un don merveilleux!
Bonne Semaine et belle fête de Pâques! Paix et joie à vous!
†Roger Ébacher
Archevêque de Gatineau-Hull