Qu'est-ce que Pâques peut bien avoir à offrir à la jeunesse d'aujourd'hui et à notre population sécularisée? La question s'est imposée à moi alors que je prépare mon voyage au Japon, en mai prochain, pour y vivre un temps de réflexion spirituelle avec des missionnaires canadiens. Un prêtre, revenu au pays et que j'ai consulté, m'a demandé : “Qu’est-ce que l’Évangile offre d’intéressant à une civilisation aussi ancienne, marquée dans son âme par des religions et des sagesses aussi élaborées, et qui a aussi accueilli tous les raffinements modernes de la science et de la technologie?” J’ai pris conscience du coup que je vis le même questionnement ici.
Alors que cette interpellation me vrille le coeur, arrive le temps liturgique de Pâques. Que peut bien dire Pâques, fête porteuse de l’essentiel de ma foi chrétienne, aux gens de l’Outaouais? Certes, cette fête s’enracine dans le besoin de marquer le passage des saisons, portant des effluves de printemps. Mais pour moi, Pâques offre beaucoup plus de sens que ne le laisse entendre notre façon de ramener cette célébration à un rite de passage saisonnier ou à une autre occasion de consommation.
Les événements de l’année écoulée nous ont atteints au niveau de notre confiance profonde. La mise en doute des sécurités rattachées à notre niveau de vie, à notre force économique ou militaire réveille des inquiétudes troublantes quant à l’avenir. Dès lors, il nous est bon de regarder le Crucifié. En lui se dévoile un visage de Dieu manifesté nulle part ailleurs que dans les Évangiles : l’image d’un Dieu au coeur brisé, blessé à mort par la haine, l’indifférence, le mépris, la lâcheté et la trahison. C’est la révélation déroutante de la pauvreté, de l’humilité, de la fragilité de Dieu. Dans notre solitude, nous avons sans doute besoin de cette présence de tendresse et de fidélité, qui offre espoir à notre fragilité malgré nos blessures de toutes sortes.
Depuis des mois, nous entendons des propos de guerre. Pourtant, nous sentons bien au fond de nos coeurs que jamais la guerre ne bâtira une humanité de justice et de paix. Car une société qui prétend s’édifier exclusivement sur la justice devient facilement violente et répressive. Cette illusion, appelant une société violente et répressive, nous menace. Alors, la parole qui descend de la croix peut rejoindre nos coeurs pour les interpeller : “Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font” (Luc 23,34). Le pardon ne s’oppose pas à la justice, mais bien à la vengeance et à la rancune, ouvrant des possibilités d’avenir. À tous les niveaux de notre vie ensemble, il est un pilier essentiel de la paix. Et la paix n’est pas acquise une fois pour toutes, mais est le fruit d’une lutte de tous les jours.
Nous ne croyons plus à un progrès illimité et sans bavures de notre monde. Nos avancées ont souvent des effets pervers qui nous déconcertent. C’est vrai pour l’environnement, nous le voyons déjà. Cela risque de l’être aussi pour toute vie humaine, par le biais de manipulations génétiques de toutes sortes. Nous sommes tentés d’en conclure : “Alors, mangeons, buvons et soyons heureux, car demain nous serons peut‑être morts”. Une telle attitude, en fait une fuite, camoufle une profonde angoisse : où vais-je, et pourquoi y irais-je? Le Christ, vainqueur de la haine et de la mort, affirme que nous ne sommes pas enfermés dans le mal, la misère, ni l’échec. Sa résurrection nous ouvre la possibilité d’un avenir, et d’une guérison. Pâques nous offre une sagesse sur la destination originelle et dernière de nos vies. Elle nous parle d’un dessein bienveillant, d’un projet de bonheur de Dieu pour tous les humains, particulièrement pour les plus petits et les blessés par la vie.
Plus globalement, nous nous débattons avec “les énigmes cachées de la condition humaine”. Référant aux nappes souterraines de notre être et aux irruptions de Dieu dans nos vies, un auteur parle de ces “moments génétiques” que sont l’aube, la découverte, le printemps, une nouvelle naissance, l’éveil, la transcendance, la libération, l’extase, le consentement nuptial, le don, le pardon, la réconciliation, la révolution, la foi, l’espérance, l’amour. Nous aspirons à une source, une inspiration, un élan nouveau, une visite de Dieu. La fête de Pâques offre cette source: le Coeur de Dieu ouvert sur la croix, blessé à mort pour que nous vivions en abondance. L’humanité vit les douleurs d’enfantement. Et le Dieu qui a sauvé Jésus du tombeau s’implique avec nous pour que cette genèse réussisse, jusqu’en vie éternelle.
Jésus ressuscité nous offre une puissance de réconciliation, de fraternité et de solidarité qui n’a pas de limites. Pâques nous indique qu’il y a toujours de nouvelles formes d’espérance devant nous. L’humanité vit son printemps!
†Roger Ébacher
Archevêque de Gatineau-Hull