Sœurs et Frères dans le Christ Jésus et oeuvrant à la même mission,
Nous sommes au tout début du carême. Ce temps liturgique est voulu par l’Église comme un temps de conversion des cœurs et des communautés. L’Église nous y invite à revenir à l’essentiel du message évangélique, au cœur de l’Évangile pour mieux en percevoir l’actualité et les exigences dans nos vies personnelles et communautaires. Que peut signifier cet appel pour nous et les communautés que nous desservons cette année?
Ce mot m’est inspiré par la Parole de Dieu donnée à la messe du 7e dimanche ordinaire : « Ne vous souvenez plus d'autrefois, ne songez plus au passé. Voici que je fais un monde nouveau: il germe déjà, ne le voyez-vous pas? » (Isaïe 43,18-19). Qu’est-ce que Dieu voulait alors dire à son Peuple? Et que veut-il nous dire aujourd’hui, puisque ce texte est maintenant actualisé et adressé à nous dans l’action liturgique?
Dieu s’adressait alors à un Peuple en exil depuis une cinquantaine d’année, mais hanté par sa gloire passée et angoissé par son présent, au point de ne plus croire en la présence toujours actuelle et active de Dieu ouvrant un avenir neuf par des chemins et des moyens nouveaux. Dieu lui reproche, comme Jésus le fera, d’avoir des yeux et de ne pas voir son œuvre. Son cœur est aveuglé par une fixation sur son passé au point de ne plus reconnaître son Dieu qui fait toujours du neuf, et si souvent d’une façon déconcertante! Pourtant, nous savons par la suite de l’histoire que Dieu a tenu parole. Le Peuple est sorti de ce « désert » et de « ces lieux arides » allégé d’un lourd poids historique et le cœur renouvelé, devenu capable de voir et d’entendre les merveilles inouïes de Dieu ouvrant l’avenir à une communauté ressourcée à travers un douloureux appauvrissement et recentrée sur ce qui est l’essentiel de son existence et de sa mission.
Alors, qu’est-ce que Dieu veut bien nous dire aujourd’hui par ces paroles? Il nous demande de le reconnaître comme le Dieu fidèle et de lui faire confiance. Il nous demande de vivre notre foi ensemble, de nous détacher de certains lieux, de certains styles que nous avons développés au fil des ans et selon les circonstances. Mais les circonstances ont profondément changé depuis une cinquantaine d’années. Inutile d’énumérer ces changements, bien qu’il faille parfois les rappeler pour en prendre vraiment conscience, en prendre bien note, y consentir avec réalisme et en tirer les conséquences pour aujourd’hui. J’entends donc dans cette Parole de Dieu un appel à une confiance nouvelle envers Dieu qui continue son œuvre en nous et parmi nous. La Parole de Dieu veut nous arracher à certaines ornières où nous risquons de nous embourber en nous tournant vers ce Dieu sans cesse créateur et en action parmi nous et avec nous. Elle veut aussi nous ramener à l’essentiel de notre foi et de notre vie en Église.
Je vous invite à réfléchir dans vos cœurs et entre vous, aussi avec les personnes pour qui vous oeuvrez, à ces interpellations divines. Dieu nous demande de consentir à nous départir de ce qui nous paralyse, que ce soit un lieu, une bâtisse, certaines habitudes ou façons de faire, afin de devenir plus libres pour ensemble nous engager plus à fond dans l’œuvre de Dieu parmi nous : offrir l’Évangile dans l’Outaouais.
Et je pense qu’au fur et à mesure des événements, célébrations et Paroles du temps du carême, il y a bien des occasions de faire des catéchèses simples et claires sur l’Église d’ici et son avenir. Laissons-nous guider par le Concile Vatican II et son insistance sur l’Église-communion. Clarifions ensemble, prêtres, agents et agentes de pastorales, membres des conseils pastoraux, marguilliers, bénévoles, etc., les chemins que l’Esprit nous invite à prendre. Partageons nos motivations spirituelles, bibliques et pastorales pour entrer dans de tels chemins.
Certes, ces interpellations rejoignent nos communautés de différentes façons selon leur situation géographique. Mais aussi bien les paroisses rurales que les paroisses urbaines en unités pastorales ont à vivre cette écoute et à répondre à cet appel à la conversion. Car toute notre Église est affrontée à un appauvrissement matériel, financier et en ressources humaines.
Certaines paroisses en unités pastorales en sont à déterminer leurs besoins réels en bâtisses et autres équipements matériels ou techniques en vue de leur mission actuelle. J’invite ces groupes de paroisses à faire de ce carême un temps de conversion vers ce que Dieu leur demande de détachement afin de ne mettre leur orgueil, comme disait saint Paul, que dans le service de l’Évangile à assurer : « Malheureux suis-je si je n’évangélise pas »! (1 Corinthiens 9,16).
Toutes les paroisses sont aussi défiées à assurer, par leurs membres laïcs baptisés avec les prêtres, une nouvelle proximité, à la manière de Jésus. C’est ce qui est demandé par exemple aux équipes locales d’animation pastorale et aux personnes qui sont appelées à travailler avec elles. J’invite les personnes engagées dans ce cheminement à en bien saisir le sens, y reconnaissant un appel de Dieu sur elles aujourd’hui, et aussi une promesse toujours actuelle de Dieu d’être avec elles, comme ce fut dit à Marie : « Le Seigneur est avec toi » (Luc 1,28).
À tous et toutes, la Parole de Dieu nous demande de ne pas nous laisser noyer par ces situations que nous n’avons pas voulues (telles que diminution des participants aux rassemblements, bâtisses non ajustées à nos besoins actuels, diminution des revenus, etc.), ni de les fuir en rêvant d’une situation irréversiblement passée. Elle nous demande d’être ensemble dociles à l’Esprit de notre baptême, de notre confirmation, cet Esprit sans cesse donné dans les sacrements et de tant d'autres façons, en particulier en réponse à notre prière, selon la promesse de Jésus : «… combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit-Saint à ceux qui le lui demandent » (Luc 11,13).
Autour de nous, dans nos diverses communautés, des cœurs sont à consoler et à orienter devant ces changements qui les blessent. Des intelligences sont à éclairer et à libérer de leurs peurs. Mais aussi beaucoup de mémoires sont à guérir. Comme pour les prophètes et Jésus, ces œuvres de guérison, de libération et de soutien font partie de notre tâche apostolique.
Je pense encore au domaine de l’initiation à la vie chrétienne. D’après ce que j’entends, beaucoup ne comprennent pas encore les changements survenus à l’école et les conséquences sur l’engagement nécessaire des familles et des communautés paroissiales d’une façon renouvelée. Il ne suffit pas de simplement continuer le programme habituel de préparation aux sacrements. Ici aussi, et d’une façon qui me semble impérative, l’Esprit nous défie de ne pas nous souvenir du passé mais de voir les pousses nouvelles, de les encourager et les soutenir, de nous donner les moyens pour en provoquer toujours d’autres, tant que Dieu voudra.
Et je n’oublie pas tout le domaine de la proximité avec les personnes appauvries. Je ne crois pas que nous ayons encore bien pesé les changements survenus dans ce domaine depuis la fin de « l’État providence » et le développement d’un nouveau capitalisme agressif qui multiplie les pauvres ici et dans le monde. Est-ce un domaine où nous sombrons dans une sorte de léthargie, incapables de percevoir la fin d’une façon d’être et l’appel à une nouvelle présence?
Osons ensemble nous laisser interpeller par la Parole de Dieu : « Ne vous souvenez plus d'autrefois, ne songez plus au passé. Voici que je fais un monde nouveau: il germe déjà, ne le voyez-vous pas? » Ensemble formulons ce que nous entendons par cet appel à la conversion de nos mémoires, de nos intelligences, de nos cœurs, de nos attitudes et de nos habitudes, les détournant d’une nostalgie du passé pour les tourner vers l’avenir qui sera un don gratuit et imprévu de Dieu. Et ensemble nommons quelques choix que nous impose cette conversion. En somme, identifions les chemins où l’Esprit nous appelle, nous entraîne et nous accompagne. Et ensemble engageons-nous avec confiance, courage et espérance dans ces chemins. Saint carême 2006.
†Roger Ébacher
Archevêque de Gatineau