Ce texte fut d’abord publié dans la revue L’Église canadienne, Vol. 33, numéro 6/7, Juin/Juillet 2000, pp. 171 - 178
Guide de lecture
Afin de vous approprier davantage le contenu de ce message pastoral, seul ou en groupe, il est suggéré de réfléchir et d’échanger à partir des questions que vous trouverez après chacune des trois parties du texte.
Ce message peut être lu par des comités paroissiaux, des mouvements, des conseils paroissiaux de pastorale ou autres groupes de cheminement.
Bonne lecture!
Introduction
Le Synode d’Amérique a été, de tous les synodes continentaux, le seul à faire s’asseoir autour de la même table les représentants d’épiscopats de pays venant du Nord et du Sud. Selon l’idée initiale, on devait, entre autres, y examiner « les problèmes relatifs à la justice et à la solidarité entre toutes les nations d’Amérique » et traiter des « thèmes de la justice et des rapports économiques internationaux en tenant compte de l’énorme différence entre le Nord et le Sud (par. 2)1 ». Là, la détresse des pauvres et l’opulence de la société de consommation ont dû ensemble se confronter à l’Évangile. Et durant ce Synode furent maintes fois répétés l’amour préférentiel pour les pauvres et l‘engagement de l’Église en Amérique pour la juste répartition des biens, la solidarité, la paix.
Le document post-synodal atteste que le cri des pauvres a été entendu et reçu dans la douleur et l’espérance. Pour s’en convaincre, il suffit de constater comment, dans le développement de chaque thème abordé, on signale la priorité à donner aux pauvres. On nomme alors les enfants, les jeunes, les personnes âgées, les malades, les femmes, les autochtones, les afro-américains, les immigrants, les sans-terre, les victimes de la corruption, de la drogue, de la pollution, d’une mondialisation sauvage de l’économie de marché, etc...
À l’heure de la mondialisation des marchés (par. 20), souvent justifiée par l’idéologie néolibéraliste (par. 56), les appels à développer la solidarité et à tendre à la mondialisation de la solidarité (par. 55), surtout avec les plus pauvres, reviennent constamment dans le document.
Après avoir parlé des multiples oeuvres d’assistance caritative et sociale des Églises locales partout sur le continent, le texte ajoute qu’il « s’agit non seulement de soulager les besoins les plus graves et les plus urgents par le moyen d’actions individuelles ou sporadiques, mais de faire ressortir les racines du mal, proposant des interventions qui donnent aux structures sociales, politiques et économiques une configuration plus juste et plus solidaire » (par. 18).
Tout le paragraphe 58 de l’exhortation post-synodale est coiffé du titre : l’amour préférentiel pour les pauvres et les exclus. Encore là, on affirme que l’Église se doit, par fidélité à sa foi, d’incarner dans ses initiatives pastorales une solidarité réelle envers les pauvres et les exclus de toutes sortes. « Cette attitude doit inclure l’assistance, la promotion, la libération et l’accueil fraternel. L’objectif de l’Église est qu’il n’y ait aucun exclus ». ce choix préférentiel pour les pauvres est une exigence de notre foi en Jésus le Christ. Il fait partie intégrante des « fins pastorales » qui découlent nécessairement de la rencontre vivante avec Jésus Christ.
Le texte post-synodal nous donne l’exemple de Zachée (par. 8), montrant comment son engagement pour la justice et la charité est le fruit d’une véritable rencontre avec Jésus. Le document revient souvent sur la dimension sociale de toute conversion au Christ (par. 27, 52...). Car la rencontre authentique avec le Christ rend apte à oeuvrer à la transformation du monde pour qu’il devienne comme Dieu le veut (voir par. 10).
Je veux, dans cette communication, étoffer ce lien entre notre foi et l’option préférentielle pour les exclus. Et je le ferai en m’attachant aux trois principaux lieux de rencontre avec Jésus Christ vivant indiqués par le Synode, soit les Écritures, l’Eucharistie et les pauvres (par. 12). Je traiterai donc des trois points suivants :
1- les Écritures nous font connaître un Dieu qui aime et privilégie les pauvres ;
2- nous ne pouvons pas célébrer l’Eucharistie en vérité sans nous engager et nous compromettre dans une option de base pour les pauvres ;
3- les larmes et les cris des pauvres atteignent le coeur de Dieu qui y reconnaît les larmes et les cris du Christ.
1- Les Écritures nous font connaître un Dieu qui aime et privilégie les pauvres
Les Écritures nous apportent les récits des grandes oeuvres de Dieu. Et c’est à travers ces récits que nous apprenons à deviner le coeur de Dieu, dans sa relation avec nous les humains. Le psalmiste résume ces relations en affirmant avec une grande sécurité, fruit de la longue expérience de son peuple : « Un pauvre crie : le Seigneur entend ».
La trame sur laquelle se bâtit l’aventure de Dieu avec son Peuple, cette trame qui trouve son sommet dans la vie et surtout sur la croix de Jésus, et qui doit se poursuivre par l’histoire de l’Église, c’est l’option de Dieu pour les pauvres. Il suffit de se rappeler le cri du sang d’Abel, tant et tant d’autres cris du sang qui montent vers Dieu tout au long de cette histoire sainte! Depuis la première fois où les larmes et le sang ont souillé des humains, Dieu a été ému. Car les larmes des pauvres coulent sur les joues de Dieu et le cri du sang devient exigence de compassion et de justice dans le coeur de Dieu.
C’est bien ainsi que Dieu s’est révélé à Moïse, comme vulnérable et blessé par nos blessures :
« J'ai vu, j'ai vu la misère de mon peuple qui est en Égypte. J'ai entendu son cri devant ses oppresseurs; oui, je connais ses angoisses. Je suis descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens et le faire monter de cette terre vers une terre plantureuse et vaste, vers une terre qui ruisselle de lait et de miel [...] Le cri des Israélites est venu jusqu'à moi, et j'ai vu l'oppression que font peser sur eux les Égyptiens. Maintenant va, je t'envoie auprès de Pharaon, fais sortir d'Egypte mon peuple, les Israélites ». (Exode 3, 7-10.)
Ce texte est le dévoilement pathétique du coeur souffrant de Dieu, qui ressent dans ses entrailles maternelles l’oppression douloureuse du peuple et qui décide avec toute sa fidélité paternelle de le délivrer.
Pourquoi cette préférence de Dieu pour les pauvres? Nous ne le savons pas! Car les pauvres ne sont pas meilleurs que les autres! Ni nécessairement plus proches de Dieu par leur qualité morale! Alors pourquoi cette préférence pour les pauvres? La seule réponse qu’on peut donner est celle que donne la Bible : simplement à cause de Dieu, parce que Dieu est Dieu. Et nous voyons que depuis l’aurore de l’histoire du salut, Dieu a opté pour les pauvres.
La fonction du roi
Pourtant, l’idéal royal qui domine tout l’Ancien Testament nous éclaire. Car Dieu passe par ces médiations pour nous dire quelque chose de lui-même. La fonction primordiale du roi, selon la Bible, est d’assurer la justice, le partage équitable, la paix à tous ses sujets. Or les puissants ne cessent jamais d’exploiter les petits. Il revient alors au roi de prendre en main la cause des petits et des pauvres et de faire triompher leur droit. C’est le prophète Jérémie qui interpellait le roi Joiaquim en lui disant :
« Est-ce le goût pour les lambris de cèdre qui fait un roi? Ton père aimait la bonne chère mais il réalisait le droit et la justice, et ça lui a porté bonheur. Juger la cause de l’humilié et de l’indigent, n’est-ce pas cela me connaître? Oracle de Yahvé ». (Jérémie 22, 15-16.)
Dans la Bible, le roi humain est le lieutenant de Dieu. Le vrai roi, c’est Dieu. Il se doit donc d’être du côté des pauvres! Il le doit à lui-même! À sa qualité de roi juste. À sa grandeur de Dieu. Cette option pour les pauvres est exigée par la justice même qui est dans son coeur de Dieu-Roi. Car son projet est que la terre soit fraternelle pour tout être humain, créé à son image et ressemblance.
Roi juste, il prend la part des personnes exploitées, condamnées, victimes. D’où l’attention, sans cesse répétée, à la veuve, à l’orphelin, à l’étranger, à l’émigré. C’est le sens biblique de l’année sabbatique, de l’année jubilaire, comme nous avons été invités à nous en souvenir en préparant et en vivant les grandes fêtes du Jubilé de l’an 2000.
Les oracles prophétiques
Les prophètes ont sans cesse répété au Peuple la volonté de Dieu en affirmant comme Michée :
« On t’a fait savoir, ô homme, ce qui est bon, ce que Yahvé requiert de toi: rien d’autre que de réaliser le droit et une tendre affection en marchant humblement avec ton Dieu! » (Michée 6, 8.)
Marcher avec Dieu, c’est faire la justice sur la terre, c’est rayonner la miséricorde, c’est travailler à ce que la terre devienne comme Dieu la veut, une terre de partage, de justice et de paix. Et c’est le prophète Osée qui enseigne au nom de Dieu : « C’est la miséricorde que je veux ». Jésus lui-même a repris cette révélation de la volonté divine sur le monde en demandant aux pharisiens qui multipliaient les barrières, les catégories d’exclus, d’aller enfin apprendre ce que Dieu veut : la justice pour tous, la miséricorde, la bonté. En somme, Dieu a du coeur pour tous les humains, et surtout pour les humains les plus blessés par la vie, par la société, par leur situation économique, ou politique ou religieuse.
Isaïe va dans le même sens :
« Ainsi parle Yahvé : Le ciel est mon trône, et la terre l'escabeau de mes pieds. Quelle maison pourriez-vous me bâtir, et quel pourrait être le lieu de mon repos, quand tout cela, c'est ma main qui l'a fait, quand tout cela est à moi, oracle de Yahvé! Mais celui sur qui je porte les yeux, c'est le pauvre et l'humilié, celui qui tremble à ma parole ».
(Isaïe 66,1-2.)
Parce que Dieu est le Roi très-haut, aucune grandeur humaine ne l’impressionne! Ni la richesse, ni le pouvoir, ni les diplômes, ni la diplomatie! « Mais, commente le grand exégète D. Barthélémy, que certains membres de la masse humaine soient piétinés par ceux qui cherchent à s’élever, rejetés loin des sources de vie par ceux qui veulent s’en enivrer, le coeur de Dieu s’émeut pour ses fils opprimés dont il revendique le droit à la vie, car son coeur est un coeur de Père2 ».
Le même auteur ajoute : « Où donc rencontrer ce Très-haut inaccessible à l’homme? Au chevet de ses fils mourant piétinés par leurs frères, dans le cachot des esclaves et dans la solitude des délaissés ». Car, ce que veut Dieu, ajoute Isaïe :
« N'est-ce pas : défaire les chaînes injustes, délier les liens du joug; renvoyer libres les opprimés, et briser tous les jougs? N'est-ce pas partager ton pain avec l'affamé, héberger chez toi les pauvres sans abri, si tu vois un homme nu, le vêtir, ne pas te dérober devant celui qui est ta propre chair? Alors ta lumière éclatera comme l'aurore, ta blessure se guérira rapidement, ta justice marchera devant toi et la gloire de Yahvé te suivra ». (Isaïe 58, 6-9.)
Le message de Jérémie
Le prophète Jérémie a porté dans les larmes et le sang un message qui m’apparaît particulièrement éclairant pour notre société tentée par le matérialisme, l’individualisme et la mondialisation des marchés au profit des riches et au détriment des pauvres. « Jérémie s’attache particulièrement aux thèmes sociaux : il lutte en faveur d’une cité juste, florissante, paisible, harmonieuse, dans laquelle chacun puisse bénéficier de ce qu’il y a de meilleur pour son propre développement3 ». Mais le peuple refuse de suivre ce Dieu au coeur de justice et de miséricorde pour les pauvres. Le peuple brise l’alliance et se livre aux idoles, symboles de ses passions égoïstes : argent, pouvoir, exploitation, mépris, exclusion. Les pensées des coeurs ne sont plus alors les pensées de Dieu. Et la conséquence inévitable est l’inhumanité, une profonde déshumanisation. On devient sans coeur les uns pour les autres. On ne reconnaît plus sa propre chair dans le souffrant, l’exclus, le mal-aimé, le rejeté. C’est le grand reproche que saint Paul fera aux païens de son temps : ils sont insensibles, sans sensibilité, sans coeur. Et cette attitude est l‘opposé de ce que Dieu veut de nous.
Ces protestations prophétiques sont admirablement résumées dans le psaume 145 (146) :
« Le Seigneur fait justice aux opprimés, aux affamés, il donne le pain, le Seigneur délie les enchaînés, le Seigneur ouvre les yeux des aveugles, le Seigneur redresse les accablés, le Seigneur aime les justes, le Seigneur protège l'étranger, il soutient la veuve et l'orphelin. Le Seigneur est ton Dieu pour toujours ».
J’aime rapprocher de ce psaume le mot si étonnant du Siracide 35, 14-18 :
« N'essaie pas de corrompre le Seigneur par des présents, il les refuse, ne t'appuie pas sur un sacrifice injuste. Car le Seigneur est un juge qui ne fait pas acception de personnes. Il ne considère pas les personnes pour faire tort au pauvre, il écoute l'appel de l'opprimé. Il ne néglige pas la supplication de l'orphelin, ni de la veuve qui épanche ses plaintes. Les larmes de la veuve ne coulent-elles pas sur ses joues et son cri n'accable-t-il pas celui qui les provoque? »
Si tel est Dieu, un roi bon, un juge juste, Celui qui s’est fait le plus proche parent, le libérateur des pauvres, alors celles et ceux qui servent ce Dieu entendent dans leur conscience l’appel à faire de même. Jésus ne fera que résumer cette longue tradition quand il dira : « Heureux, vous les affamés et assoiffés de justice » ; « Vous, soyez miséricordieux de la même miséricorde dont votre Père est miséricordieux ».
Les pauvres dans la vie de Jésus
Jésus a d’ailleurs abondamment confirmé par ses gestes et ses paroles cette grande révélation biblique. C’est le sens même de sa vie et de sa mission, qu’il exprimait en disant :
« L'Esprit du Seigneur est sur moi parce qu'il m'a conféré l'onction pour annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres. Il m'a envoyé proclamer aux captifs la libération et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer les opprimés en liberté, proclamer une année d'accueil par le Seigneur ».
(Luc 4, 18-19.)
Il a répété les mêmes paroles aux envoyés de Jean Baptiste scandalisés par ses fréquentations des publicains et des pécheurs (Luc 7,22). Il a posé des gestes de compassion en brisant les barrières de la géographie, de la race, du sang, des préjugés de toutes sortes. Il a révélé la miséricorde en pardonnant les péchés. Il a explicité que tel est bien Dieu par la grande parabole du Bon Samaritain et par celle de l’Enfant prodigue. Surtout sur la croix il a tué la haine, la clouant au bois et brisant les murs qui séparent l’humanité, afin de réconcilier l’humanité en une seule réalité neuve, où chacun aura du coeur pour l’autre, et en donnant la paix (Éphésiens 2, 11-22).
Si nous enlevons la relation de Jésus au Père, il n’y a plus d’Évangile. Mais si nous enlevons la relation de Jésus aux pauvres, il n’y a plus d’Évangile non plus! Et alors, nous devons être du côté des pauvres tout simplement parce que nous sommes chrétiens!
Les premières communautés chrétiennes ont compris cela. Les Actes des Apôtres (4, 34) affirment : « Nul parmi eux n’était indigent ». C’est la reprise du commandement donné au Peuple dans l’Ancien Testament : « Il n’y aura pas de pauvre parmi vous ». L’auteur des Actes le montre comme réalisé dans les faits. Il suffit aussi de nous rappeler ce que Paul affirme au sujet de la seule exigence posée à son égard par le concile de Jérusalem (Ga 2,10) :
« Simplement, nous aurions à nous souvenir des pauvres, ce que j'ai eu bien soin de faire ».
Voilà qui suffit amplement pour donner des pistes à qui veut bien voir que les Écritures révèlent un Dieu et Père qui exige de nous l’engagement pour la justice et la miséricorde, afin que le monde devienne comme il le veut.
Questions suite à la 1re partie : les Écritures nous révèlent un Dieu qui aime et privilégie les pauvres
Quel est le passage biblique qui me surprend le plus? qui me rejoint le plus? qui me questionne le plus?
En quoi mes images de Dieu sont-elles questionnées?
Comment l’Église actuelle et ma communauté chrétienne reflètent cette option préférentielle de Dieu pour les personnes appauvries ainsi qu’un engagement pour la justice?
2- Nous ne pouvons pas célébrer l’Eucharistie en vérité sans une option de base pour les pauvres
Le document post-synodal se contente d’affirmer que la célébration eucharistique est une invitation à la solidarité (par. 35). Mais heureusement, il réfère à la lettre de Jean-Paul II sur Le dimanche, qui est explicite sur ce point. Le par. 69 y est intitulé : Jour de solidarité. Et le pape montre comment la célébration eucharistique par la communauté appelle et exige une profonde et effective solidarité avec les pauvres.
Dès les débuts de l’Église, le rassemblement eucharistique a été pour les chrétiens un moment de partage fraternel. Déjà, dans le premier texte qui traite de l’eucharistie (1 Cor 11), saint Paul reproche aux Corinthiens riches, aux maîtres, de se mettre à table sans attendre les esclaves. Alors qu’ils prétendent célébrer le repas du Seigneur, ils excluent les plus humbles, les plus humiliés. Ils vont même jusqu’à les humilier encore plus, dans la célébration même! Et Paul est virulent dans son discernement face à ce geste : c’est ne pas discerner le Corps du Christ, non seulement le corps eucharistique, mais bien le corps que forme la communauté dans tous ses membres. Paul avertit la communauté qu’elle ne peut pas ainsi prétendre célébrer la mort du Seigneur et mépriser des membres du Christ Souffrant et Esclave. Une telle conduite est une insulte à la mort du Seigneur! À son sang! C’est un sacrilège qui amène les mortalités dans la communauté! C’est en contradiction avec le geste même de la communion au même calice du sang versé pour tous. Ce qui provoque la réprobation de Dieu. Célébrer le repas du Seigneur en état de rupture fraternelle revient à contredire en acte la nature même du rite établi par le Seigneur. Impossible de boire le sang et de continuer à nous enfermer dans notre égoïsme : c’est contradictoire!
Je continue à citer Jean-Paul II :
« Les appels des Apôtres trouvèrent rapidement un écho dès les premiers siècles et ils firent vibrer de vigoureux accents dans la prédication des Pères de l’Église. Saint Ambroise adressait des paroles brûlantes aux riches qui prétendaient remplir leurs obligations religieuses en fréquentant l’église sans partager leurs biens avec les pauvres et même en les opprimant. Saint Jean Chrysostome n’était pas moins exigeant : "Veux-tu honorer le corps du Christ? Ne le méprise pas quand il est nu. Ne lui rends pas honneur ici, dans l’église, avec des étoffes de soie, pour le mépriser ensuite dehors, où il souffre du froid et de la nudité. Celui qui a dit : Ceci est mon corps, est celui-là même qui a dit : Vous m’avez vu avoir faim et vous ne m’avez pas donné à manger, et ce que vous avez fait au plus petit de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait [...] À quoi sert-il que la table du Christ soit remplie de coupes d’or, alors que lui-même meurt de faim? Commence par donner à manger à l’affamé, et avec ce qui restera décore aussi la table." »
J’insiste sur Jean Chrysostome. Car pour lui, comme déjà pour saint Paul, le grand péché contre Dieu et le Christ, c’est de mépriser le Christ par manque de solidarité avec les pauvres, alors qu’on prétend l’honorer et le servir dans l’eucharistie. Ces deux attitudes sont contradictoires et s’excluent l’une l’autre4! Le Père Tillard, théologien renommé, résume ses précieuses recherches en ce domaine en affirmant : « À cause même de ce qu’elle accomplit dans l’Eucharistie, l’Église a une préférence pour les plus pauvres et les plus misérables. [...] Chrysostome semble parfois affirmer que l’union au Christ qu’opère la communion eucharistique reste sans fruit si elle ne s’actualise pas dans l’attention aux pauvres et ne traduit pas en démarches réalistes l’égalité "devant Dieu" manifestée à la Table du Seigneur5 ».
L’option de Dieu pour les pauvres s’est particulièrement manifestée sur la croix. Alors, l’eucharistie, de par le sang du Christ, est le sacrement de réconciliation et de communion. Là, la communion au Christ rend nulle toute distinction de race, de dignité, de statut social. Là, sont brisées les barrières, car là tous se valent. Il n’y a plus de hiérarchie, ni de préférences. À cause même de ce qu’elle accomplit à l’eucharistie, l’Église a une préférence pour les plus pauvres et les plus misérables.
L’Eucharistie est « le sang de l’alliance nouvelle et éternelle ». Déjà l’alliance par le sang, de Dieu et du Peuple au Sinaï, exige le respect et la justice envers les pauvres. C’est le sens profond des années sabbatiques et surtout des années jubilaires dans l’Ancien Testament. Jean-Paul II a admirablement remis en lumière ce sens, pour l’an 2000. L’Eucharistie est dans la même veine. Par le sang de la Nouvelle Alliance, la Croix est la grande révélation de Dieu se faisant le Pauvre. L’option du Père pour les pauvres est le sens même de la croix et du sang qui y est versé. Et elle est au coeur du mystère eucharistique. La célébration de l’eucharistie ne peut être qu’une communion à l’immense compassion de Dieu pour les pauvres, ses enfants bien-aimés.
Nous ne pouvons pas participer au repas d’alliance, actualisation de la Croix, lieu de la réconciliation de l’humanité, et puis vivre d’une existence solitaire. Nous ne pouvons pas boire à la Coupe du Seigneur qui s’est dessaisi de sa vie et ensuite vivre seulement pour nous-mêmes. « Le moment de la plus grande intimité avec le Seigneur est aussi celui de la plus grande solidarité avec les autres (Tillard). » À cause du sang du Christ, que nous buvons, et parce que le Christ s’est identifié aux plus petits (Mt 25), entre Dieu et les chrétiens, il y a toujours les autres : et surtout les affamés, étrangers, malades, prisonniers, etc...
Questions suite à la 2e partie : Eucharistie et solidarité avec les personnes appauvries
Comment nos eucharisties réflètent-elles cette option de solidarité avec les appauvries? Comment faire de nos dimanches "un jour de solidarité" ?
En communauté, avons-nous autant de respect pour le Christ présent dans le pauvre que pour le Christ au tabernacle?
3- Les larmes et les cris des pauvres atteignent le coeur de Dieu qui y reconnaît les larmes et les cris du Christ
Il me semble que je n’ai pas à longuement démontrer ce troisième point! Il suffirait sans doute d’écouter encore les paroles de Jésus en Matthieu chapitre 25 :
« Venez, les bénis de mon Père, recevez en partage le Royaume qui a été préparé pour vous depuis la fondation du monde. Car j'ai eu faim et vous m'avez donné à manger; j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire; j'étais un étranger et vous m'avez recueilli; nu, et vous m'avez vêtu; malade, et vous m'avez visité; en prison, et vous êtes venus à moi. Alors les justes lui répondront : Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé et de te nourrir, assoiffé et de te donner à boire? Quand nous est-il arrivé de te voir étranger et de te recueillir, nu et de te vêtir? Quand nous est-il arrivé de te voir malade ou en prison, et de venir à toi? Et le roi leur répondra : En vérité, je vous le déclare, chaque fois que vous l'avez fait à l'un de ces plus petits, qui sont mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait! Alors il dira à ceux qui seront à sa gauche : Allez-vous-en loin de moi, maudits, au feu éternel qui a été préparé pour le diable et pour ses anges. Car j'ai eu faim et vous ne m'avez pas donné à manger; j'ai eu soif et vous ne m'avez pas donné à boire; j'étais un étranger et vous ne m'avez pas recueilli; nu, et vous ne m'avez pas vêtu; malade et en prison, et vous ne m'avez pas visité. Alors eux aussi répondront : Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé ou assoiffé, étranger ou nu, malade ou en prison, sans venir t'assister? Alors il leur répondra : En vérité, je vous le déclare, chaque fois que vous ne l'avez pas fait à l'un de ces plus petits, à moi non plus vous ne l'avez pas fait. » (Matthieu 25, 34-45.)
Mais plus parlant encore que ce texte est un regard contemplatif sur la Croix.
Pourquoi, alors qu’elle proclame que son Seigneur est un Seigneur de gloire, l’Église continue-t-elle avec ténacité à vénérer son Christ sur la Croix? Il est Fils de Dieu par sa résurrection! Alors, pourquoi tient-on tant à la croix? Pourquoi se tenir devant la Sainte Face défigurée? Pourquoi contempler le Sang du Christ alors que nous savons qu’il est ressuscité? Question capitale!
Il n’y a qu’une seule réponse à cette question! Dieu le Père a voulu que le Crucifié soit Celui qui manifeste qui est Dieu. Là seulement, nos coeurs sont exorcisés devant tant d’images fausses de Dieu. Là, Dieu nous montre ce que signifie qu’il est Miséricorde et jusqu’à quel point il est du côté des pauvres! Là il nous dit les profondeurs de son coeur, son secret intime, son option fondamentale : dans ce Pauvre massacré et ensanglanté qu’est Jésus en croix, Dieu dit l’unique Parole qui parvient à révéler quelque chose de vrai de son coeur.
Le signe de la croix
Jésus a fait sien un destin de pauvre, jusqu’à l’extrême déchirement de la croix. La croix est le signe par excellence de l’option de Dieu pour les pauvres. L’incarnation, c’est le mystère de Dieu lui-même dans le mystère d’un pauvre. Et ce n’est que devant le coeur blessé, ouvert sur la croix, que nous voyons enfin ce que Dieu voulait nous dire en venant prendre part à notre histoire, à notre destin malheureux. C’est là seulement, en contemplant l’ensanglanté injustement mis à mort, qu’on devine ce à quoi tendait Dieu à chaque fois qu’il s’est fait proche des petits, des pauvres, des veuves, des opprimés : en défendant le sang d’Abel, en entendant le râlement des esclaves en Égypte, en voulant le sang de l’agneau pascal, en révélant la mystérieuse figure du Serviteur souffrant injustement persécuté. Depuis tant de siècles, Dieu cherchait à dire aux humains les dimensions inouïes de son coeur. Voilà que sur la croix, il peut enfin révéler, dévoiler ce secret si bouleversant : Dieu n’est que miséricorde et dans son coeur l’option de fond est pour les misérables.
Jésus crucifié, au coeur ouvert, c’est un misérable, c’est un homme sans défense. Il vit là un authentique déchirement de tout son être humain, qui le conduit au bord de la désespérance. C’est une réelle crucifixion d’homme rejeté. Le grand pacte, l’alliance qui ouvre l’ère nouvelle vient du sang d’un pauvre! C’est un pauvre qui ouvre le Nouveau Testament! Un pauvre comme tous les pauvres de la terre, exactement. Mais un pauvre qui dans le plus profond de son être est Dieu lui-même. Voilà l’option de Dieu pour les pauvres. Et cette option de Dieu pour les pauvres est si totale, si absolue, que Dieu ne se borne pas à être Dieu pour les pauvres, ni même Dieu avec les pauvres. Mais en Jésus Dieu devient Dieu-fait-pauvre. Déjà la crèche était le miroir, l’annonce de la croix.
Car la pauvreté du Golgotha est totale et extrême. C’est la pauvreté de l’homme trahi, déshonoré, ridiculisé par les autorités et par le peuple, torturé, associé aux criminels, crucifié aux portes de la ville, alors que tous constatent l’échec complet de sa mission. Cette pauvreté va jusqu’à se sentir abandonné par le Père!
Or, et c’est là le plan mystérieux de Dieu, c’est ce pauvre qui sauve le monde. Le salut de tous les hommes, riches inclus, vient d’un pauvre tellement pauvre qu’en lui tous les pauvres peuvent se reconnaître. Sur la croix, Dieu prend en sa personne le drame de tous les pauvres, et cela jusqu’au don du sang. Car cet homme bafoué et martyrisé, au fond de lui-même, est bien Dieu et c’est le sang de Dieu qui coule sur la terre, et qui crie « miséricorde ».
Nos croix accrochées aux murs de nos maisons ou plantées à la croisée de nos chemins se veulent des mémoriaux de ce pauvre. Pourtant, les pauvres de notre histoire réelle, quels qu’ils soient et quels que soient leurs états moraux ou spirituels, sont en vérité le mémorial de Jésus, mémorial plus vrai que nos croix de bois ou de métal... « Ce que tu fais au plus petit... c’est à moi... »
Questions suite à la 3e partie : les larmes et les cris des pauvres sont les larmes et les cris du Christ
Quels sont les cris des pauvres dans l’Outaouais? dans mon quartier? Quel est le visage de la pauvreté chez nous?
À la suite de cette réflexion chrétienne choisissons, personnellement ou en groupe, ce que nous pourrions faire pour que nos communautés chrétiennes reflètent mieux nos solidarités avec les personnes appauvries :
- mieux identifier et connaître les groupes du milieu qui luttent contre la pauvreté;
- faire le portrait de la pauvreté dans mon milieu (quartier ) et dans l’Outaouais;
- former un comité Justice et Foi dans ma paroisse;
- soutenir les campagnes d’éducation et de levée de fonds des divers organismes communautaires du milieu;
- appuyer des campagnes de pressions politiques par participation à des pétitions ou à des manifestations publiques;
- intéresser au sommet des Amériques et à la question de la mondialisation des marchés pour vérifier dans quelle mesure le nouvel ordre économique s’établit sur des rapports de solidarité ou sur le seul critère dominant du profit.
4- Conclusion
Ce que je viens d’exposer reste bien pâle devant l’étonnant choix mystérieux de Dieu pour les pauvres. Car cette option divine nous étonne, nous déroute, nous choque même. Et alors, nous inventons toutes sortes de ruses pour nous en dispenser!
Aussi, le document post-synodal a bien raison d’en appeler à une conversion profonde de nos mentalités, de nos sensibilités spirituelles, de nos coeurs. Car nous ne sommes pas ici au niveau des pensées et des visions, mais bien au niveau de nos pratiques quotidiennes et de nos choix profonds, à vérifier à la lumière des critères évangéliques. C’est à juste raison que le texte insiste encore sur la nécessité de « la lecture priante de l’Écriture Sainte » et de la pratique de l’Eucharistie afin que la conversion conduise à la solidarité, à une mondialisation de la solidarité (Cf par. 26). Et le texte post-synodal ajoute que cette conversion doit aussi avoir des dimensions sociales, qui vont jusqu’au devoir de « participer à l‘action politique selon l’Évangile » (par. 27).
Pour les Églises en Amérique, se dégage de ces convictions un programme ainsi formulé :
« De là naît pour les Églises particulières du continent américain l’engagement à la solidarité réciproque et au partage des dons spirituels et des biens matériels dont Dieu les a comblées, rendant les personnes disposées à s’y investir là où c’est nécessaire. En s’appuyant sur l’Évangile, il faut promouvoir une culture de la solidarité qui encourage les initiatives opportunes en vue de soutenir les pauvres et les marginaux, et particulièrement les réfugiés, qui se voient contraints d’abandonner leurs villages et leurs terres pour échapper à la violence. L’Église en Amérique doit stimuler les organismes internationaux du continent, pour que s’établisse un ordre économique dans lequel ne domine pas seulement le critère du profit, mais encore ceux de la recherche du bien commun national et international, de la distribution équitable des biens et de la promotion intégrale des peuples » (par. 52.)
Nous sommes appelés à contribuer à la création d’une « authentique culture mondialisée de la solidarité », tout en collaborant « par tous les moyens légitimes à la réduction des effets négatifs de la mondialisation, tels que la domination des plus forts sur les plus faibles, spécialement dans le domaine économique. » (par 55.)
En somme, nous sommes conviés par ce Synode, écho de l’évangile pour notre monde américain, à être ici et maintenant le coeur du Christ qui continue à entendre le cri les pauvres, à voir les larmes des veuves et le sang d’Abel qui continue à couler sur notre terre. Ces larmes et ce sang coulent sur les joues et sur le coeur de Dieu.
Question suite à la conclusion : il est dit : "cette option divine nous étonne, nous déroute, nous choque même".
Pouvons-nous identifier quelques-unes de nos résistances?
†Roger Ébacher
Archevêque de Gatineau-Hull
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1 Toutes les références entres parenthèses et sans autre indication renvoient à L’exhortation apostolique post-synodale Ecclesia in America.
2 D. BARTHÉLÉMY, Dieu et son image, Cerf, 1964, p. 122.
3 CARDINAL MARTINI, Jérémie. Parole pour aujourd’hui, Ed. St-Augustin, 1996, p.57.
4 Je m’inspire ici des précieuses recherches du théologien J.M.R. TILLARD, en particulier dans L’Église locale, Cerf, 1995, p. 183-191; Chair de l’Église chair du Christ, Cerf, 1992, pp. 84-87 et 100-109. Là nous trouvons de nombreuses citations des Pères qui dévoilent la conscience profonde de l’Église et sa certitude que nous ne pouvons pas célébrer dignement l’Eucharistie en méprisant les pauvres; mais au contraire que toute célébration eucharistique exige un engagement envers les pauvres.
5 Chair de l’Église chair du Christ, p. 84 et 86.