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  Accueil   Archevêque émérite   Allocutions   Jean XXIII et Vatican II : exposé donné à l’Université St-Paul - 16 mars 2009
Allocutions

17 mars 2009

« Une Église qui fait route avec toute l’humanité et partage le sort terrestre du monde » .

Quand je lis dans Gaudium et Spes: « l'Église fait route avec toute l'humanité et partage le sort terrestre du monde », je reconnais que tel était bien la préoccupation essentielle de Jean XXIII. Mais du même souffle, je prends une conscience vive de notre difficulté, 50 ans plus tard, à entrer dans cette perspective. Ce sont ces deux points qui vont structurer mon bref exposé.

1.- La visée de Jean XXIII

Jean XXIII a appelé de tous ses vœux une Église qui « se tourne vers les temps présents »2  . Il demande à l’Église d’offrir l’Évangile dans un dialogue vivant avec les diverses cultures et modes de vie de l’humanité d’aujourd’hui, cheminant ainsi sur le chemin choisi par Dieu qui « s’adresse aux hommes comme à des amis »3 . C’est l’appel à un dialogue d’amitié! À une marche avec….. À une sortie vers….  À une visitation! La relation Église-monde est à situer dans la relation Dieu-monde, la relation d’Amour miséricordieux du bon samaritain, la relation de Jésus nous appelant ses amis.

Cette visée est essentiellement missionnaire. Ce qui conduira les Pères conciliaires à qualifier l’Église de peuple messianique dans le monde, de Peuple de Dieu cheminant dans l'histoire, de « signe levé au milieu des nations »4 .

En somme, Jean XXIII puis Vatican II nous ont demandé :

1.- D’avoir un nouveau regard sur le monde : cesser le catastrophisme et voir  un monde en marche, tendrement et fidèlement aimé par Dieu.

2.- De développer une nouvelle façon de nous situer dans le monde : en solidarité à ses joies et ses angoisses. Et faire route avec notre monde d’aujourd’hui.

3.- D’employer une nouvelle façon de parler au monde : le langage de l’amitié et l’invitation au dialogue.

Trois mots peuvent résumer cette attitude essentielle : solidarité, dialogue, service caractérisant une Église humble, servante et pauvre.

2.- Je passe à mon deuxième point : Qu’est devenu chez nous ce « grand dessein de dialogue avec le monde contemporain »  voulu par Jean XXIII ? Où en sommes-nous dans cette attitude de respect et d’accueil, de sollicitude envers les humains, de sympathie, d'ouverture, de participation à un effort loyal de recherche?

Au Québec, l’Assemblée des Évêques a publié de nombreux textes de grande qualité sur ce sujet depuis 1971. Je pense :

Au rapport Dumont (1971) et à l’opération « Chantier » qui l’a suivi
À la réflexion-action intitulée « Risque l’avenir » (1992)
A plusieurs textes de l’Assemblée des Évêques du Québec, dont en particulier :

Un du comité de théologie intitulé : « Mission de l’Église et culture québécoise » (1992)
Un de toute l’assemblée intitulé : « Annoncer l’Évangile dans la culture actuelle au Québec » (1999)
Un du comité des rapports interculturels et interreligieux intitulé : « Le dialogue interreligieux dans un Québec pluraliste » (2007)
Et tous les messages du premier mai de chaque année.

De plus l’AECQ a tenu différentes sessions sur ce thème. La dernière, toute récente, est très significative : « les ministères exercés par des laïcs ».

Mais je constate que ces réflexions très riches ne sont pas encore suffisamment passées dans le vécu quotidien de nos communautés. Il serait fort complexe de faire un inventaire précis des avancées et des arrêts ou reculs.

1- Mais voici quelques éléments qui témoignent d’une Église en route avec le monde :

-Lorsque nous sommes solidaires des personnes blessées ou que nous prenons les devant pour défendre une cause d’injustice. Je prends comme exemples : le message pour les migrants de la CECC; l’accueil de la délégation de la République Démocratique du Congo en décembre dernier; le sens de mes propos au Synode de l’Amérique sur la mondialisation de la solidarité; mes nombreuses déclarations publiques et interventions dans la région de l’Outaouais : guignolée, crise du logement, Gîte Ami etc...

Je prends comme autres exemples le partenariat des paroisses et communautés religieuses pour les maisons de quartier et aussi notre option diocésaine préférentielle pour les appauvries qui nous a conduit à tenir deux commissions diocésaines à ce sujet. Je peux énumérer encore notre présence dans le milieu communautaire comme un acteur social du milieu; l’action de Développement et Paix; l’effort des comités des affaires sociales de la CECC et de l’AECQ : les suites sont parfois minces, mais il y a là un souci de prendre la parole.

2- Mais il y a aussi des éléments qui témoignent d’une Église qui n’est pas en dialogue avec le monde :

-Lorsque nous sommes davantage préoccupés par nos structures que par notre responsabilité missionnaire d’annoncer la Bonne Nouvelle.

-Lorsque nos propos sont de l’ordre de l’exclusion au lieu de l’amour et de la miséricorde de Dieu pour son peuple.

-Lorsque nous ne sommes pas une Église de l’accueil, de présence aux familles et aux personnes dans le besoin.

-Lorsque nous idéalisons le passé sans être des artisans de l’Évangile dans le présent.

-Je note aussi dans ce sens notre absence dans les domaines de la culture, de l’économie, de la politique.

Reconnaissons qu’il nous reste bien des pas à faire. Alors, quelles orientations prendre pour en venir à cheminer plus et mieux avec le monde d’ici tel qu’il est aujourd’hui? D’où peut nous venir à nouveau le Souffle de Vatican II?

Notre défi est fondamentalement spirituel. Nous sommes appelés à une profonde conversion. Il s’agit de revenir à la Parole de Dieu « afin que l'image du Christ resplendisse, plus nette, sur le visage de l'Église »6 . Pour marcher et converser avec le monde d’ici, il faut d’abord entretenir la conversation avec Dieu et, comme dit le prophète, «marcher humblement avec ton Dieu »7. Il s’agit de favoriser par tous les moyens possibles la fréquentation de la Parole pour Lui permettre de rejoindre nos cœurs et nos communautés, de les travailler, de les convertir.8 Il s’agit en somme de viser un renouveau spirituel en profondeur des croyantes et des croyants pour qu’ils soient, par la qualité de leurs vies, sel et lumière, levain dans cette pâte que sont la société et la culture actuelles d’ici.

M’a fait réfléchir la réponse que Gilles Routhier a formulée récemment devant ce défi, en prenant l’exemple de l’initiation à la vie chrétienne. « Je risque, écrit-il, l’hypothèse que la première condition pour œuvrer de manière crédible dans ce chantier de la catéchèse, c’est l’aveu de notre propre pauvreté de moyens, de notre vulnérabilité, de notre manque et de nos peurs…  Une Église blessée et affaiblie parlera d’une manière nouvelle à des personnes qui, elles aussi, font l’expérience de leur propre fragilité. Il y aura alors un terrain commun rendant possible l’élaboration d’un dialogue; de ce lieu nous pourrons risquer une parole de foi, c’est-à-dire confesser comment le Christ ressuscité nous permet de demeurer vivants dans cette condition peu glorieuse. Nous arriverons à interpréter en présence de ces personnes et avec elles notre propre condition à partir de notre foi, en faisant appel aux mots, aux récits et aux symboles que nous offre notre tradition croyante. Si cela est accompli en vérité, une telle parole touchera, car elle sera vraie et sonnera juste. Il  n'y aura pas, d’une part, des familles éclatées, pas assez chrétiennes pour jouer leur partition dans ce concert, […] et d’autre part une Église parfaite et bien en ordre. En effet, la famille-Église est, elle aussi, secouée, éclatée, et elle en souffre. À partir de cette blessure ou de cette vulnérabilité, une rencontre est possible, une histoire commune peut être partagée et une espérance, enracinée dans la foi, peut se dire »9.

C’est l’humble chemin de la proximité, de la complicité. Il s’agit de retrouver l’Évangile ensemble : d’ouvrir l’Évangile ensemble et de vivre l’Évangile ensemble!

Car notre seul trésor, notre unique sécurité, est Jésus mort et ressuscité. Et alors, l’important pour la communication, le dialogue et la marche avec les gens de chez nous et d’aujourd’hui, c’est d’être réellement sérieux lorsque nous disons « croire » en Jésus. Est-ce que nous témoignons vraiment que ce qui est arrivé à Jésus de Nazareth est décisif pour nous, nous tient debout et nous fait continuer malgré tout?

Sans doute, seul un ressourcement, par petites équipes autour de la Parole de Dieu écoutée d'une façon neuve, nous redonnera ces attitudes qui ont rendu Moise et les fuyards d'Égypte capables d’oser se lancer dans la mer; qui ont fait passer le prophète Élie de la violence à la douceur; qui ont poussé  les apôtres à partager les 5 pains avec la foule, malgré toutes leurs réticences et leurs incompréhensions.

Je n’ai pas de recette magique! Je ne vois que le chemin d’espérer contre toute espérance! Comme Moïse au désert ou le Peuple en exil, il s’agit de ne pas rêver à des situations différentes, meilleures, moins confuses, mais de vivre notre situation du moment en y discernant l’œuvre actuelle de Dieu qui aime ce monde. C’est le chemin de l’humble fidélité, du courage et de la confiance au ras de la vie quotidienne en marchant avec le peuple d’ici lui aussi blessé par les différentes formes d’insécurité sociale, économique, financière, et encore  plus profondément blessé par son mal-être moral. Ce chemin est et sera difficile, c’est celui d’une conversion sans cesse renouvelée à l’Évangile, pour marcher, comme Jésus, avec nos contemporains pour leur offrir la Bonne Nouvelle dans l’humble langage de notre vulnérabilité personnelle, et aussi institutionnelle et communautaire. Et ainsi nous parviendrons peut-être à vivre les 8 conversions conciliaires énumérées par Mgr Charbonneau dans son document sur « Les grands appels du Concile Vatican II »10 .

 

† Roger Ébacher
Évêque de Gatineau

____________________________________
 
1
Gaudium et Spes 40
 2 11 octobre 1962.
 3 Dei Verbum 2
 4 Unitatis redintegratio  no 3
 5 Routhier, « Penser l’avenir de l’Église, Fides 2008, p.66-68
 6 LG 15, GS 43,6
 7 Michée, 66,8
 8 Voir Routhier Espérer p 76ss.
 9 Routhier, le devenir de la catéchèse, Médiaspaul, 2003, pp. 74-77 et 93ss
10Célébrer l’annonce de Vatican II, Novalis, 2009, page 22.



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