Depuis des années, nous cherchons des chemins pour devenir une Église missionnaire dans notre milieu. Plusieurs textes évangéliques proclamés dans nos communautés durant le temps pascal nous donnent une piste intéressante de réponses à cette aspiration. Ces textes nous montrent Jésus Ressuscité donnant à ses disciples devenus incrédules ou hésitants des signes de sa présence toujours actuelle et active. Jésus y est missionnaire, LE missionnaire, car il se révèle, il provoque la foi en Lui. Et ainsi il forme des missionnaires. Car ses signes, accueillis dans la foi, transforment les personnes et en font des disciples capables d’aller jusqu’au martyre pour témoigner qu’il est bien vivant. Prenons seulement quelques exemples.
Regardons Marie de Magdala qui « vient de bonne heure au tombeau, comme il faisait encore sombre » (Jn 20,1). Il fait surtout sombre dans son cœur désemparé et anxieux. Le tombeau est ouvert. Marie n'y comprend rien et continue à pleurer un absent, à chercher un cadavre. C’est finalement quand Jésus l’appelle par son nom unique : « Marie », avec l’intonation unique de cette voix qu’elle connait bien qu’enfin elle reconnaît son Seigneur. Elle croit, consent à la mission donnée par Jésus et devient immédiatement « l'Apôtre des Apôtres ».
Jetons un œil au groupe des Apôtres affolés s’enfermant dans le cénacle. Jésus est là au milieu d’eux. Il leur donne sa paix, leur montre les plaies de ses mains et de son côté, leur donne sa joie, souffle sur eux, leur donne l’Esprit et leur dit : « Comme le Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie ». Puis le Christ de la Pentecôte leur insufflera de nouveau cet Esprit qui les rendra missionnaires effectivement, les lançant dans toutes les directions et vers toutes les cultures, comme témoins non d’un mort mais du Vivant.
Dans cette lumière, il serait très salutaire pour toutes nos paroisses d’examiner comment elles vivent leur identité de Corps du Christ et posent au cœur du monde les signes de Jésus Ressuscité. En fait, il me semble qu’une communauté devient missionnaire quand elle accepte de s’arracher de ses routines, habitudes et renfermements, pour devenir le témoin crédible de Jésus Ressuscité, son Corps en action ici, en posant, comme Jésus lui-même, les signes de sa présence active qui provoquent la foi et renouvellent ceux qui croient.
Quels sont donc ces signes que chaque communauté qui se veut missionnaire est appelée à poser dans le monde pour qu’il croie ? Je pense à tout ce qui concerne la proclamation du kérygme, la bonne nouvelle fondamentale de notre foi, comme Jésus l’a fait en affirmant : « C’est moi, n’ayez pas peur, je suis vivant ». À ce signe fondamental se rattachent toutes les actions de témoignage de la Parole, comme la catéchèse, les homélies, etc.…. Est-ce que toutes ces actions de proclamation de l’Évangile sont vues et vécues comme le prolongement actuel des actions missionnaires par lesquelles Jésus remplit sa mission de poser les signes ici pour que le monde croie ? Soutenons-nous cette conviction de foi par une écoute plus attentive de la Parole, en somme par un ressourcement continu dans la Parole vivante pour qu’elle devienne notre chair, notre souffle, notre vie ?
Je pense à tous les sacrements célébrés qui sont essentiellement des signes missionnaires que Jésus Ressuscité vient, par le ministère ecclésial, offrir aujourd’hui au monde pour qu’il croie et témoigne. Prenons nos façons de préparer et célébrer les baptêmes : parlent-ils vraiment du don fondamental de la Vie nouvelle, Jésus Ressuscité, donné au monde ? Prenons les eucharisties dominicales : par la qualité du chant, des proclamations, du recueillement, du silence, actualisent-elles pour celles et ceux qui se joignent à nous l’Œuvre actuelle et généreuse de Jésus s’offrant en nourriture et en boisson? On pourrait repasser ainsi chaque sacrement. En les vivant, sommes-nous une Église Corps du Christ, consciente de vivre aujourd’hui les actes missionnaires de Jésus Ressuscité et accomplissant ses signes avec vérité, ferveur et rayonnement ?
Et que d'autres signes il serait bon d’examiner pour vérifier s’ils sont le prolongement et l’actualisation de la présence missionnaire de Jésus Ressuscité à notre monde ! Je prends comme exemples la présence aux pauvres, le respect de la dignité de toute personne, la tendresse pour les petits, l’engagement pour la justice et la paix, le soin de la création, en somme l’accueil généreux des souffles inédits de l’Esprit du Ressuscité.
En résumé, il me semble qu’une communauté, ou du moins les personnes et équipes responsables dans nos paroisses (ÉPM, ÉLAP, équipe d’initiation à la vie chrétienne, etc.…) deviendront missionnaires le jour où elles trouveront dans la méditation des Écritures que Jésus Ressuscité est aujourd’hui vivant et agissant. Puis reprenant l’auto-compréhension de l’Église depuis ses débuts, elles pourront percevoir, reconnaître et consentir à ce qu’elles sont: le Corps du Christ aux membres diversifiés mais complémentaires pour le rendre présent et agissant dans son œuvre missionnaire. Car Jésus veut continuer la mission reçue du Père : « Comme le Père m’a envoyé….. ». Jésus est toujours envoyé et toujours il nous envoie. Alors, dans la prière, se situant dans le Souffle de l’Esprit, une telle paroisse ou équipe pourra réviser ce qu’elle fait afin d'y identifier les signes que Jésus par elle donne actuellement de sa présence active pour que le monde croie.
Autrement dit, je crois que ce qui est foncier et source de tout le reste, c’est d’approfondir et d’entretenir la conscience active que nous sommes le Corps du Christ. Mon corps, c’est moi en tant que présent et agissant en tel endroit. Il en est de même pour Jésus Ressuscité agissant par son Église que nous formons. Ou encore pour prendre une autre image venant de Jésus : il est la vigne et nous sommes ses sarments. Là est la source de notre identité missionnaire.
En somme, une personne, une équipe, une famille devient missionnaire quand elle prend conscience de sa vraie identité chrétienne, y consent et s’y engage de toutes ses forces, avec joie, paix et espérance. Certes, il y a d’autres conditions aussi pour ouvrir des chemins de la mission, mais ce que j’indique ici me semble foncier et pré-requis. C'est en se consacrant de tout son être à Jésus Ressuscité et en se livrant à lui que l’Église devient porteuse, comme Corps du Christ, comme vigne aux sarments variés, des signes pour le monde afin qu’il croie. Ce qui n’autorise pas à prétendre enfermer l’Esprit de Jésus Ressuscité dans nos engagements, dans les signes de sa présence que nous offrons au monde. Jésus Ressuscité est toujours libre « comme le vent », puisqu’il est Esprit. Et il faut aussi savoir flairer ce Vent et s’y livrer là où il agit, souvent en dehors de nous-mêmes et de nos chemins.
Dans cette optique, j’aime bien la prière de consécration de saint Ignace de Loyola, cet homme à l’âme profondément missionnaire, à Jésus-Christ Ressuscité, que je reprends chaque jour :
« Seigneur Jésus, prends et reçois toute ma liberté, ma mémoire, mon intelligence et toute ma volonté, tout ce que j'ai, tout ce que je possède. Tu m'as tout donné : je te rends tout, Seigneur. Tout est à toi, dispose-en selon ton bon plaisir. Donne moi seulement ton amour et ta grâce [l’Esprit-Saint] et cela me suffit ».
† Roger Ébacher
Archevêque de Gatineau
15 juin 2010