Mission en Haiti – Jour 2
Les maisons de l'espoir
Jeudi, 15 décembre 2011
« Avec des enfants en bas âge, ce n'était pas bon vivre dans la rue », lance ce jeune père de famille rencontré dans ce village modèle initié par le Mouvman Peyizan Papay (Mouvement paysan Papaye), un partenaire de longue date de Développement et Paix.
Voici dix familles qui ont tout perdu lors du tremblement de terre et qui ont élu domicile à Hinche, une ville qu'ils ne connaissent pas mais qui les a accueillis en janvier 2010.

Pas moins de 1 500 familles ont quitté Port-au-Prince et se sont installées à Hinche et dans les alentours. Le centre du pays est considéré comme un endroit sûr, épargné de toute activité sismique. Le terrain qu'occupe le MPP et où se trouve son centre de formation agricole a été occupé par 300 familles. Au lendemain du séisme, elles y ont trouvé nourriture, abri et réconfort durant plusieurs mois.
Certaines familles ont décidé de rester dorénavant à Hinche. Dix d'entre elles ont été choisies pour participer à ce village modèle qu'on y érige. Chacune a dorénavant une maison, comprenant un espace commun, trois chambres, une galerie et des jardins. Les fondations du centre communautaire sont déjà prêtes, au centre du village et on vient de terminer le forage d'un puits collectif. La construction de chaque maison a coûté 8 000 $. Le village en entier va fêter son tout premier Noël dans quelques jours. « Nos maisons nous donnent de l'espoir, nous permettre de refaire notre vie », lance encore ce jeune papa.
Le MPP est une association paysanne rurale qui compte plus de 63 000 membres. Depuis sa fondation en 1973, l'organisme fondé par Chavannes Jean-Baptiste multiplie les initiatives de ce genre. Il a donné de la formation à des milliers ces paysans, longtemps reconnus comme des citoyens de deuxième ordre. Ces hommes et ces femmes, souvent analphabètes, ont appris un métier, peuvent subvenir aux besoins de la maisonnée et même vendre les fruits et légumes qu'ils produisent.
Nous voici maintenant dans le jardin de Virginia Augustin, nouvellement arrivée au MPP, « C'est moi qui ai tout fait », dit-elle. Le groupe de formation lui a fourni dix pneus usagés qui sont devenus, ingénieuse invention haîtienne, des jardins pre-kay (du créole, près de la maison). C'est elle qui y a semé les tomates, poivrons, choux et poireaux qu'elle nous fait découvrir avec une fierté évidente.
Lien sur Chavannes : http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Baptiste_Chavannes.
Mission en Haïti - Jour 3
Vendredi, 16 décembre 2011 : Restavèk
L'endroit où le père Miguel Jean Baptiste nous donne rendez-vous n'inspire pas totalement confiance. Il ne fait aucun doute que cet édifice a fortement été endommagé lors du tremblement de terre du 12 janvier 2011. De la rue, on voit que le toit du côté droit a été tordu et qu'il manque des pierres.
Mais c'est là que le directeur-fondateur du Foyer Maurice Sixto nous offre des rafraîchissements et un peu de nourriture. Il nous fait asseoir près de la porte et nous avertit : au moindre bruit, il faudra sortir! Mais pas question que les enfants dont il s'occupe entrent ici comme ils le faisaient avant.
Les centaines de restavèk qui fréquentent le Foyer Maurice Sixto vont dorénavant en classe... dans la cour de récréation! En Haïti, on nomme restavèk les enfants que les familles pauvres donnent à des étrangers afin qu'ils aient une vie meilleure. La réalité est toute autre pour les 300 000 enfants en domesticité d'Haïti. Ils n'ont aucuns droits, ne vont pas à l'école, sont maltraités. « On ne souligne même pas leur anniversaire et, à Noël, ils n'ont pas de cadeaux, contrairement aux enfants de la famille où ils travaillent », explique Wénès Jeanty, directeur exécutif du Foyer Maurice Sixto.
Le père Miguel a réussi à obtenir que 350 restavèk puissent au moins fréquenter l'école quelques heures par jour. Pour ceux, la scolarité est gratuite et ils ont un repas chaque jour. « Mais il ne suffit pas de donner à manger. Il faut aussi changer les structures », dit-il. Pour que ces « enfants sans enfance » puissent retrouver leur dignité.

Sur la photo : Michael Casey, directeur général de Développement et Paix, les archevêques Paul-André Durocher et Richard Smith, et le père Miguel Jean Baptiste, devant les locaux endommagés du Foyer Maurice Sixto de Port-au-Prince.
Mission en Haïti - Jour 4
Samedi, 17 décembre 2011 : Dans les hauteurs
« L'espérance ou son absence dépendent moins de la situation que des cœurs. De fait, l'espérance est une vertu, une force qui nous vient d'en haut. Et cette force, je l'ai reconnue aujourd'hui dans les yeux et les paroles d'hommes et de femmes engagés, convaincus qu'une différence peut jaillir en Haïti. Il y en a qui voient ici une situation "désespérée". Moi, je vois des cœurs pleins d'espérance. »
Mgr Paul-André Durocher, Archevêque de Gatineau
Nous voici à Duval, un village isolé à une heure de la capitale. Trente-quatre maisons ici ont été construites grâce à des subsides de Caritas. La maison de Marie-Rose Kébreau est entourée par deux bâtiments. À droite, c'est ce qui reste de la maison qu'elle occupait avant le séisme de 2010. À gauche, c'est la maison de fortune qu'elle a fabriquée avec des feuilles métalliques et du bois.
On frappe à la porte. Elle n'y est pas, nous répond sa fille aînée, Rachel. Elle n'hésite pas à nous laisser entrer dans cette maison qui compte deux chambres, une cuisine et un garde-manger. Aime-t-elle sa nouvelle maison? « Anpil, anpil, anpil », répond-elle à Antoine Verlaine Bien-aimé, coordonnateur de la Caritas Port-au-Prince. « Beaucoup, beaucoup, beaucoup. C'est comme si c'était climatisé. On y est bien. »
En suivant une route escarpée, tout en haut de la montagne, une soixantaine de personnes sont à la kombit (en créole, corvée). Tous et toutes brisent des pierres, les transportent puis les déposent afin de créer une longue clôture rocheuse qui retiendra l'eau et l'empêchera de dévaler la pente lors de la saison des pluies. C'est là que des familles vont semer et récolter leurs légumes. Qui découvre-t-on là? Marie-Rose Kébreau, la dame de la maison de Duval. Elle a bénéficié du programme des maisons. À son tour d'aider des voisins.
Mission en Haïti - Jour 5
Dimanche, 18 décembre 2011 : De Montréal à Jacmel
« Depuis le 12 janvier 2010, je vis sous les tentes », raconte Medjine Adonis. « Heureusement qu'il y a Fanm Deside pour nous aider. » Dans ces camps de fortune, les services sont rudimentaires. Ces petites maisons de toile n'ont pas de porte. Conséquence : l'insécurité est totale. Vols et viols y sont monnaie courante. Et chaque jour, dans les locaux de Fanm Deside à Jacmel, on voit arriver des femmes blessées, victimes de violences sexuelles.
(Alors que la délégation écoutait Medjine, une femme a traversé lles lieux rapidement, en pleurs, soutenue par une intervenante. Tous et toutes ont observé un moment de silence.)
Depuis le séisme, les responsables de cet organisme, multiplient les visites dans les camps et interviennent pour que les services soient plus sécuritaires. On a fait déplacer les douches, trop éloignées, afin de mieux protéger les femmes et les filles. On surveille les entrées dans les camps afin d'empêcher des intrus de s'y introduire. On fait appel aux policiers pour qu'ils interviennent dès que des abus sont commis.
Fanm Deside œuvre au milieu des femmes des milieux populaires de Jacmel et des communes environnantes, souvent cheffes de familles monoparentales. L'organisme offre, depuis 1989, de la formation aux femmes et un accompagnement pour celles qui sont victimes de violence.
Lorsque les femmes présentent leur organisme, un nom revient souvent. Celui de Rachel Vinet. Cette religieuse de Montréal – de l'Institut Notre-Dame du Bon-Conseil de Montréal – fut l'instigatrice de plusieurs groupes à Jacmel. Les locaux de Fanm Deside sont situés dans les locaux même qu'occupait la communauté.
L'organisme caresse un grand projet. Construire une maison d'hébergement pour les femmes violentées. Demain, nous irons voir la progression des travaux. Cette maison comptera quatre dortoirs, une cafétéria et une salle de jeux pour les enfants. Développement et Paix a contribué à l'achat du terrain. Soeur Rachel serait bien fière de cette réalisation, qu'elle suit attentivement de Montréal. On compte bien l'inviter à l'inauguration.
On peut voir une vidéo de Mgr Durocher en suivant le lien suivant : http://www.devp.org/fr/blog/mission-haiti-2011/les-maisons-de-lespoir.
Mission en Haïti - Jour 6
Lundi, 19 décembre 2011 : Des plants d'estime de soi
Sur la galerie de la maison de Fanm Deside, Medjine Adonis, rencontrée la veille, attendait le retour des membres de la délégation à Jacmel après une journée de visites sur le terrain, dans les campagnes. S'adressant à Mgr Richard Smith, président de la Conférence des évêques catholique du Canada, cette femme qui, depuis le 12 janvier 2010, vit dans un camp sous les tentes, dit : « Monseigneur, priez pour nous ». Et l'archevêque d'Edmonton de répondre : « Et vous madame, priez pour nous »!
Tôt ce matin, les six membres de la délégation conjointe Développement et Paix et CECC ont pris la route afin de rencontrer des femmes qui leur ont donné de véritables leçons de courage, de solidarité et d'engagement social. Premier arrêt, à la future maison d'hébergement pour femmes victimes de violence. Développement et Paix a contribué à l'achat du terrain de cette toute première ressource de la sorte dans la région. Des ouvriers s'affairent à la finition extérieure. Restent l'aménagement de l'intérieur puis de la cour à compléter pour que des femmes et des enfants puissent y vivre. Mais avec fierté, les responsables ont tenu à faire visiter chacun des pièces, y compris la petite salle de jeux pour les enfants. Après la photo officielle devant l'entrée, elles ont demandé à Mgr Smith de bénir les lieux.
Puis, il y a eu visite de deux pépinières administrées par des femmes et des organismes liés à Fanm Deside. À Cayes Jacmel puis à Fonds Jean Noêl, les femmes ont aménagé les terrains, érigé des clôtures et préparé des milliers de plants qui seront remis aux femmes et à leurs familles pour qu'elles puissent les planter autour de leur maison, manger les fruits et légumes puis vendre les surplus au marché. Nous les avons rencontrées alors qu'elles s'affairaient à arroser ces plantes de diverses grandeurs insérées dans de petits sacs de terre. Quand on leur demande combien il y a de plants, elles donnent le chiffre exact. 7642 plants à Cayes Jacmel et 6213 à Fonds Jean Noël.
« Toutes ces femmes travaillent à la pépinière, mais elle n'ont pas de salaires », explique Marie-Ange Noël, coordonnatrice de Fanm Deside. « Elles travaillent pour le bien de la communauté ». Bien sûr, d'ici peu, elles obtiendront une chèvre, des arbustes et des pousses pour leur jardin. « Mais elles gagnent bien davantage. De l'autonomie et de l'estime de soi », note-t-elle.
Mission en Haïti - Jour 7
Mardi, 20 décembre 2011 : Droits humains
« Ce n'est pas le séisme qui est la cause de tous ces dégâts et de tant de pertes en vies humaines. La vraie cause en est plutôt notre façon de vivre et d'habiter ce morceau de terre. » C'est la Commission épiscopale nationale Justice et Paix qui lance cette affirmation dans un récent document intitulé « Faut-il laisser mourir Haïti? »
Cette commission fut l'un des premiers organismes à critiquer les programmes gouvernementaux consacrés à la reconstruction, déploré les lenteurs et les détournements de fonds.
« Les groupes sociaux qui mènent Haïti, c'est-à-dire qui dominent le pouvoir de l'État et qui possèdent (ou contrôlent) ses richesses, n'ont pas d'intérêt ou ne prennent pas de dispositions pour construire un vrai pays. Ils réalisent des bénéfices dans le pays, qu'ils placent ensuite à l'étranger, Souvent même, ils font coalition avec les puissances étrangères contre l'intérêt de la nation », ajoute l'organisme épiscopal.
Un partenaire de Développement et Paix, la Commission Justice et Paix veille à ce que les droits humains soient respectés dans tout le pays, avec ses équipes paroissiales et diocésaines, Justice et Paix publie chaque année un imposant relevé des exactions commises dans le pays.
Plusieurs s'étonneront sans doute qu'un tel organisme soit appuyé par Développement et Paix. Au lendemain de la reconstruction, son rôle est encore plus grand, estime pourtant Jan Haussens, le directeur, qui s'inquiète du fait que deux ans après le 12 janvier 2010, des centaines de milliers de personnes vivent encore sous les tentes. « Elles ne pourront pas durer longtemps », estime-t-on.
Toujours à Port-au-Prince, des centaines de fillettes et d'étudiantes ont quitté les tentes et étudient dorénavant dans une école toute neuve. Ce sont les élèves (5 à 18 ans) de l'Institut Mère Délia. Développement et Paix a participé financièrement à cette reconstruction. Un signe d'espérance.
Liens : Commission épiscopale nationale Justice et Paix http://www.forumcitoyen.org.ht/jilap/.