Noël : un chemin d’espérance
Qu’est devenu Noël dans mon cœur, dans ma vie? Un peu de féerie, de lumière, de chaleur en plein hiver? Une vague nostalgie des Noëls de mon enfance campagnarde avec sa marche dans la nuit sous les étoiles et sur la neige qui crisse sous les bottes, avec sa mystérieuse messe de minuit et puis la chaleur du gros poêle en fonte où fume un réveillon aux mets inhabituels? Une bonne façon de calmer ma conscience par quelques partages? Une fête que je n’ai plus le goût de célébrer parce que mes yeux s'ouvrent de plus en plus sur tant de misères tout autour de notre planète?
Je constate que d’année en année, la valeur de Noël et son importance changent dans mon cœur. De plus en plus, Noël enfouit en moi, comme une semence, comme une source, comme un feu, comme une soif ou une attente, cette espérance têtue qu’il vaut la peine de se compromette pour qu’advienne un avenir plus humain pour notre humanité. Et cette année, je ne sais pas pourquoi, je suis frappé par un symbole qui revient sans cesse dans les textes bibliques et liturgiques qui nous préparent à Noël. C’est l’image ou la parabole du chemin.
Les textes sacrés juifs nous entraînent dans les lointains pré-historiques de l’humanité. Et déjà on y voit les humains errant sur la terre. Puis à la suite d’Abraham, le Peuple de Dieu est un vagabond dans le désert. Il a faim, il a soif, il cherche l’oasis ou la source pour le repos. Il aspire à s’installer en ces lieux de vie en abondance.
Ce Couple, Marie et Joseph, dont parle l’Évangile, est en chemin, et comme en exil ou en errance. C’est avec au cœur l’insécurité qu’il accueille et donne une vie neuve, cet Enfant à la fois tellement comme les autres et si unique. L’événement est tout de dénuement et pourtant illuminé par la chaleur cordiale des pauvres et des animaux. Il évoque pour moi la longue marche de la caravane humaine. Nous sommes sans cesse en errance et sans cesse hantés par l’espoir du chemin balisé, de l’escorte protectrice, du caravansérail qui permettra l’arrêt dans la solidarité, le calme et la paix.
Nos chemins humains sont des routes souvent cahoteuses, dangereuses, où l’on tourne en rond, où l’on se perd, où l’on revient sur ses pas, où les embuscades nous guettent, alors que parfois le cœur est tenté par la hantise de s’asseoir, d’arrêter... J’ai récemment marché (oh bien peu!) en Afrique, sur certaines de ces routes : la route de la faim; la route de la soif; la route de la peur, de la guerre, des vengeances sans arrêt… Mais j’y ai aussi croisé la route du courage, de l’audace, de l’espérance. J’ai été particulièrement bouleversé sur la route de ces femmes africaines qui se compromettent pour être artisanes de paix et de développement dans leur village de brousse ou en ville. Elles rêvent pour leurs enfants la proximité d’un puits, peut-être d’un dispensaire, d’une petite école, de routes plus praticables…
Il n’est pas nécessaire d’aller si loin pour sentir les peines de mes frères et sœurs les humains, leurs cheminements si souvent douloureux, leur recherche pour sortir des impasses, retrouver leur chemin d’espoir et de bonheur. Ici même dans l’Outaouais, il faut multiplier les banques alimentaires et on en est à faire hélas! la carte de la faim chez nous. La crise du logement frappe encore trop de familles à faible revenu. Les statistiques sur le décrochage scolaire, le suicide, l’itinérance, le divorce évoquent des visages et des cœurs en errance dans un désert matériel, affectif ou spirituel. Ces chiffres parlent de la recherche d’une oasis pour s’arrêter, se reposer, refaire des liens… Nous sommes des nomades…
Aussi, particulièrement cette année, j’aime écouter de tout mon cœur le message de Noël. Il m’assure que nos errances humaines ont un sens. Noël me dit que nous ne marchons pas seuls dans ces déserts, dans ces exils : nous avons un guide, une escorte. Dieu vient marcher avec nous, nous entraînant vers l’étoile qui, il y a deux mille ans, a guidé des étrangers jusqu’à l’Enfant, espérance des nations. Il nous escorte et nous protège par son Esprit qui est tendresse, miséricorde, paix, bonté, courage. Dieu est nomade avec nous…
J’entends alors dans mon cœur cette promesse : « Il ne dort ni ne somnole, ton guide, ton Compagnon de route ». Et j’ai bien besoin d’écouter cette parole d’espérance! Car est devant nous un chemin qui est à la fois un appel, un défi, un obstacle peut-être. Cela est vrai de la vie personnelle de chacun, de chacune, de la vie d’un couple, d’une famille, de notre société civile, de notre Église, de l’État. Que de fois j’entends dans les textes sacrés l’interpellation : « Lève-toi! Debout! Redresse-toi! Marche même si tu as peur, même si tu trébuches… Tu n’es pas seul dans la vie! Confiance et courage! »
Cette promesse fleurit en mon cœur en rêves de courage et d’espoir : « La route est longue et cahoteuse. Elle te jette dans bien des errances et des peurs. Alors chante ta joie d’être aimé par ton Créateur qui marche avec toi… et toi aussi marche! » Ce n’est pas là une « résolution de fin d’année », mais une conviction intime, un élan du cœur, un appel.
Joyeux Noël à vous toutes et tous. Et que l’année 2004 ouvre devant vous des chemins nouveaux, rêvés mais inattendus; des chemins qui débouchent sur des horizons capables de vous relancer vers les aspirations les meilleures de vos cœurs.
†Roger Ébacher
Archevêque de Gatineau-Hull