Noël : un message contestataire?
"Souviens-toi de Jésus-Christ..." nous murmure la Crèche de Noël. J’en ai vu des centaines de ces crèches. Ici l’Enfant est noir, ou bien a les traits d’un Palestinien; là Marie a les yeux bridés; ou encore Joseph ressemble à un travailleur d’usine... Pourtant, une seule continue à hanter ma mémoire chaque fois que revient décembre. En me bouleversant, elle a fait jaillir du fond de mes entrailles les intuitions profondes qui justifient la fête de Noël et en même temps mettent en question notre façon actuelle de la célébrer.
Ce décembre-là, j’étais à Assuncion, la capitale du Paraguay. Un ami m’avait invité, l’après-midi de Noël, à me rendre dans la plaine où la ville rejette quotidiennement ses déchets. Tout autour du dépotoir, des abris de tôle ou de carton donnent refuge à la misère mais aussi à la solidarité de ces personnes qui jour après jour guettent l’arrivée des camions pour pouvoir fouiller les détritus avant que ne passe le tracteur qui va tout enfouir. Au coeur de cette favela, on a élevé une petite chapelle et, bien entendu, une crèche de Noël. A la place de l’Enfant, je vois la photo d’un enfant à peine né, nu et sale. Il a été trouvé quelques jours plus tôt, mort, au milieu des ordures. Une femme l’a recueilli et porté à la chapelle avant de le mettre en terre. Autour de sa photo, ces pauvres, encore plus marginalisés que ne le furent les bergers d’autrefois, se sont souvenus de l’Enfant né dans la solitude, tôt menacé de mort, devenu un exilé politique, et qui continue à nous dire des choses inouïes sur Dieu et sur notre propre destin.
Depuis ce jour-là, mon malaise augmente d’année en année, à l’approche du temps des Fêtes! Y a-t-il au moins un minimum de cohérence entre la raison d’être de cette fête et la façon dont nous la célébrons? Est-ce que notre façon de vivre Noël n’en annule pas le sens en nous inoculant le virus des convoitises sans fin et en nous donnant bonne conscience par quelques gestes généreux? Est-ce que notre culture de consommation façonnée par les lois du marché ne réduit pas Noël à une autre occasion pour exacerber des désirs superflus?
La crèche de Noël est subversive pour notre mentalité de consommateurs aux appétits sans cesse aiguisés par la multiplication des besoins artificiels. Car elle porte l’image d’une autre façon de vivre ensemble en société, de gérer nos amours et nos avoirs. Elle nous parle d’une autre façon d’être heureux ensemble, d’un autre destin possible pour notre humanité.
Célébrer Noël en cohérence avec son dynamisme essentiel, c’est nous souvenir du Dieu qui nous a parlé en Jésus. Avant cette naissance, nous savions que Dieu est grand, immense, infini, tout-puissant et que nous pouvons attendre ses bienfaits. Mais nous ne savions pas qu’il est si proche, tellement l’un de nous. Surtout, nous ne savions pas qu’il est habité dans son coeur par une propension d’amour et de tendresse dont le reflet en nous s’appelle: compassion, communion souffrante à la souffrance d’autrui. Quel Dieu étonnant!
Un peuple ardent à faire le bien
La Crèche nous rappelle le penchant de Dieu pour les plus petits et les plus pauvres. L’Enfant de Bethléem, au coeur de notre société de consommation, ose proclamer que quiconque aura nourri, habillé, accueilli l’un des plus petits et des plus pauvres de ses frères et de ses soeurs, aura nourri, habillé, accueilli le Fils même de Dieu. La photo de l’enfant dans la crèche de la favela m’indiquait d’une façon particulièrement cohérente mais aussi décapante le sens et la raison d’être de Noël! Noël garde vivace l’espérance d’une humanité différente, à construire aujourd’hui ensemble: une humanité où enfin peut fleurir plus de fraternité, plus de paix, plus d’amitié, plus d’amour.
En ce début de millénaire, que souhaiter à cette société de l’Outaouais, où nous vivons de grands changements urbains, un accroissement de la richesse mais aussi l’affaiblissement de certaines valeurs fondamentales? Que nous souhaiter de mieux que des femmes et des hommes qui témoignent des valeurs de compréhension mutuelle, de service gratuit, de partage, de solidarité et de justice en vue de la paix? Des femmes et des hommes au jugement honnête sur nos réalités politiques, économiques, sociales, communautaires, familiales, religieuses d’ici afin d’entretenir ouverts des chemins d’espoir et d’avenir?
En cette fin d’année sainte 2000, nous sommes invités à nous souvenir de ce Dieu dans la Crèche, afin de devenir un "peuple ardent à faire le bien".
Joyeux Noël, sainte année 2001.
†Roger Ébacher
Archevêque de Gatineau-Hull