Nous sommes depuis des mois en pleine crise financière et économique mondiale, sans doute la pire depuis 1945. Il est bon alors de nous rappeler cette pensée de Chateaubriand : « Les moments de crise produisent un redoublement de vie chez les hommes. » C’est bien à cela que nous sommes appelés.
Nous pouvons être tentés de réduire cette crise à ses aspects techniques, administratifs ou politiques. Mais les médias sans cesse nous rappellent les conséquences désastreuses de cette crise sur tellement d’humains. Nous entendons alors les frustrations, les révoltes, les découragements des personnes flouées par de supposés conseillers financiers peu scrupuleux. Nous constatons quotidiennement les conséquences des mises à pied si nombreuses sur les personnes mises en chômage et leur famille, qui s’appauvrissent au point parfois de devoir mendier un peu de nourriture. Les banques alimentaires et autres lieux de soutien des personnes en difficulté sont débordées. Des cris nous parviennent aussi des autres continents, nous montrant des personnes affamées et mourant de faim. Nous sommes devant un terrible drame humain. Et nous ne pouvons pas oublier ses conséquences sur tout notre milieu de vie, notre environnement planétaire. La présente crise appelle une révision des dynamismes qui unissent le marché, l’État et la société civile.
Un texte a été récemment publié sur le sujet. Il s’agit de l’encyclique de Benoît XVI qui traite du développement intégral humain à vivre dans la charité et la vérité. Ce texte se retrouve sur le site du Vatican (www.vatican.va). Dans ce texte qualifié de « message lumineux » par Abdou Diouf, secrétaire général de la Francophonie, le pape cherche à esquisser une vision économique, sociale, politique, culturelle et spirituelle du monde de demain. Et Xavier Darcos, ministre du travail de la France, affirme que ce texte « vient à point nommé ». Et il ajoute que par ces analyses « précises, illustrées et vastes, rarement un pape aura touché de si près le réel pour en disséquer les maux et pour proposer, avec pragmatisme et lucidité, les plus utiles contrepoisons ».
Le texte aborde très largement mais aussi concrètement la crise, en cherche les causes et surtout apporte des suggestions qui mériteraient d’être réfléchies par les politiciens, fonctionnaires, administrateurs d’entreprises et de la finance, partenaires de la société civile et des groupes communautaires, universitaires, personnes engagées pour le développement dans les pays appauvris, et toute personne de bonne volonté qui cherche un peu de lumière au cœur de cette tourmente.
Pour un nouveau modèle de développement
Que penser du modèle de développement qui a été adopté au cours de ces dernières décennies? « Les forces techniques employées, les échanges planétaires, les effets délétères sur l’économie réelle d’une activité financière mal utilisée et, qui plus est, spéculative, les énormes flux migratoires, souvent provoqués et ensuite gérés de façon inappropriée, l’exploitation anarchique des ressources de la terre » nous incitent à réfléchir d’une façon nouvelle sur les conditions d’un développement intégral des humains dans un monde en voie d’unification.
L’actuelle situation de crise nous met face à des choix qui sont toujours plus étroitement liés au destin même des êtres humains. « La complexité et la gravité de la situation économique actuelle nous préoccupent à juste titre, mais nous devons assumer avec réalisme, confiance et espérance les nouvelles responsabilités auxquelles nous appelle la situation d’un monde qui a besoin de se renouveler en profondeur au niveau culturel et de redécouvrir les valeurs de fond sur lesquelles construire un avenir meilleur. La crise nous oblige à reconsidérer notre itinéraire, à nous donner de nouvelles règles et à trouver de nouvelles formes d’engagement, à miser sur les expériences positives et à rejeter celles qui sont négatives. La crise devient ainsi une occasion de discernement et elle met en capacité d’élaborer de nouveaux projets. C’est dans cette optique, confiants plutôt que résignés, qu’il convient d’affronter les difficultés du moment présent. » (par 21).
Ce message d’espérance traite de beaucoup de sujets. J’en énumère quelques-uns : crise de confiance dans le marché, corruption et non respect des lois, retombées humaines désastreuses du chômage, droits des travailleurs, droits de propriété intellectuelle dans le domaine de la santé, mondialisation (interdépendance planétaire), micro financement et micro projets, tourisme international, migrations, faim dans le monde et insécurité alimentaire, réforme agraire, droit à l’eau, partage des richesses au service des pauvres dans la lumière de la justice et du bien commun, reconnaissance et respect des droits légitimes des individus et des peuples, sens du don et de l’accueil, mobilité des capitaux et des moyens de production, délocalisation de ces activités, affaiblissement des réseaux de protection sociale, homogénéisation culturelle, santé écologique de la terre, progrès technique, progrès social et progrès humain, conditions de la paix et de la stabilité de la planète, etc., etc.
Les dimensions humaines de la crise
Ce texte ne nous offre pas un catalogue de recettes, ni des solutions techniques ou politiques. Il nous apporte, à la lumière de la foi chrétienne en Dieu Amour et Vérité, une stimulation à réfléchir aux dimensions humaines de la crise dans sa dimension aussi bien locale que planétaire, et aux conséquences de cette crise sur les chemins de l’humanité en voie d’unification. Car c’est le service de l’être humain qui est le critère ultime et définitif du projet social et du développement.
La crise économique, sociale, écologique est foncièrement une crise morale, une crise du sens de nos diverses relations et de la mondialisation toujours plus développée. Nous pouvons alors nous laisser habiter par la question : « à quoi ressemblerait notre planète si nous nous reconnaissions et nous nous traitions comme des frères et des sœurs en humanité? Mais sur qui ou quoi appuyer fermement cette fraternité et cette solidarité nécessaires pour assurer un avenir dans la justice et la paix, dans des relations humaines vraiment humaines, dans le respect et la reconnaissance de chacun et de tous? »
Cette façon de poser la question n’est pas idéaliste, utopique, incapable d’interpréter et d’orienter nos responsabilités humaines et morales. Car l’amour « est le principe non seulement des micro-relations: rapports amicaux, familiaux, en petits groupes, mais également des macro-relations: rapports sociaux, économiques, politiques. » (par. 2) Il est nécessaire « pour faire évoluer les processus économiques et sociaux actuels vers des formes pleinement humaines. » (par.20)
Ce texte du pape est dense. Mais il offre bien des avenues à nos réflexions sur la situation actuelle de crise et sur les moyens les meilleurs et les plus praticables, selon la position et l’engagement de chacun et chacune, pour en sortir ensemble comme une humanité solidaire responsable de sa planète et de son destin.
† Roger Ébacher
Évêque de Gatineau
11 août 2009