Selon un récent sondage (début août 2009) 77 % de Québécois se disent favorables à l’euthanasie. Ce chiffre donne à réfléchir alors qu’un bill privé est devant le parlement pour légaliser le suicide assisté et l’euthanasie (C-384 « Loi modifiant le Code criminel – droit de mourir dignement »). C’est là un enjeu de justice sociale, de santé et de sécurité publiques, d’éthique. Sommes-nous devant un changement culturel fondamental dans notre société?
La culture d'aujourd’hui nous rend particulièrement sensibles au vécu des personnes. Devant la souffrance qui, dans certains cas va au-delà d’un seuil humainement tolérable, notre réaction, et c’est profondément humain, en est d’abord une de compassion. Il ne peut pas s’agir de juger la personne ravagée par la souffrance physique ou psychique. Mais il me semble fondamental de nous demander quelles sortes de choix cette compassion appelle de nous.
Est-ce que le sondage cité révèle dans notre culture un affaiblissement sérieux des liens humains capables de nous rendre disponibles pour soigner, selon le slogan d’une cinquantaine de groupes du Royaume-Uni : « Care not killing »? Témoigne-t-il d’une façon de voir la vie et la mort en termes de performance, de « durée de vie utile », plutôt qu’en termes de dignité inaliénable de la personne humaine, quelle qu’elle soit? Quel type de société voulons-nous? Inclusive ou exclusive? Il me semble même qu’une telle loi aurait quelque chose d’anti-social.
Danger pour les personnes les plus fragilisées
Une telle légalisation est-elle nécessaire? Je ne le crois pas. Car de telles demandes sont rares et alors est-ce le bon chemin de changer la loi? Une telle législation m’apparaît en fait dangereuse. Les membres les plus blessés de la société pourraient alors s’expérimenter comme un poids pour les autres et ressentir le « devoir de mourir ». Comme société, saurons-nous entendre le cri d’angoisse des personnes les plus vulnérables et les plus faibles de notre société?
À mon avis, le projet de loi C-384 n’est pas la traduction adéquate de la compassion et de la sollicitude nécessaires devant les personnes souffrantes. Être compatissant, c’est assurer aux plus vulnérables d’entre nous les soins appropriés et le contrôle de leur douleur, en autant que possible, en même temps qu’un support social, affectif et spirituel. Cette fidélité à une présence, à une tendresse, à un amour donne au malade un sens profond de sa valeur unique. Une personne en soins palliatifs affirmait : Ici, il ne me reste que l’essentiel. « Et vous m’aidez à le vivre. Je suis émerveillée de découvrir tant d’amour. Je n’aurais jamais imaginé pareil miracle ».
« Mourir dans la dignité »
Le Projet de loi C-384 ne me semble pas le meilleur chemin pour permettre de « mourir dans la dignité ». Notre dignité ne dépend pas de notre état de santé, de l’absence de souffrance ou de la valeur que nous reconnaît la société. La vie de toute personne possède une valeur et une dignité inhérentes que ne modifient jamais les circonstances de la vie. Je pense que la dignité de la personne très malade, en phase terminale, lourdement handicapée, est la mieux respectée par le souci amical et l’écoute compréhensive. De telles attitudes permettent au malade d’entrevoir sa mort avec sérénité, dans la paix. N’est-ce pas cela, une mort dans la dignité ?
Est-ce que la légalisation de l’euthanasie et du suicide assisté ne risque pas de servir comme exutoire à toutes nos émotions et nos peurs devant la souffrance, le handicap grave et la mort? Et alors ne deviendrait-elle pas une solution de facilité, réduite à des dimensions techniques, pour une situation humaine qui nous confronte tous et toutes à notre propre destin, à notre liberté et à notre fragilité? En fait, quel impact une telle loi risque-t-elle d’avoir sur ma propre vie fragile et qui un jour me conduira devant ma mort? Et quel impact va-t-elle provoquer actuellement sur mes relations avec les personnes proches de moi, toutes aussi fragiles et qui risquent un jour de me demander de leur donner la mort ou de leur aider à se la donner?
Qu’est-ce qui arrive après la mort?
En somme cette question d’une légalisation ou non du suicide assisté et de l’euthanasie ne peut pas se réduire à une question légale. Albert Camus demandait « de ne pas se dérober à l’implacable grandeur de cette vie ». Et Jacques Attali a écrit : « Nos sociétés sont de plus en plus fondées sur l’éphémère, privilégiant le court terme et l’immédiat, laissant l’homme devant un vide total face à la seule question qui le concerne : qu’est-ce qui arrive après la mort? ». Cette question vertigineuse, finalement seule capable de vraiment éclairer ce dont notre société débat ici, nous concerne tous, tant dans notre présent que dans notre avenir. Elle mérite donc une très sérieuse réflexion, branchée sur notre vécu quotidien et notre destin humain à tous et toutes.
† Roger Ébacher
Archevêque de Gatineau
14 septembre 2009