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Messages pastoraux

03 février 1999

Le lancement public, le 17 novembre 1998, des orientations sur les Réaménagements pour la Mission dans le diocèse de Gatineau-Hull a provoqué diverses réactions exprimées à travers des commentaires verbaux, des lettres au lecteur dans Le Droit, mais aussi des lettres qui me furent envoyées personnellement. J’ai perçu, d’une part, la satisfaction de plusieurs de voir que notre Église veut se faire plus proche de notre monde d’ici, qui vit un changement profond de sa culture, de son économie et de sa vie ensemble et en famille. Mais d’autre part, j’ai aussi perçu de l’inquiétude, du désarroi devant cette orientation diocésaine et de l’opposition à son application.

Il est bon de constater que bien des personnes réfléchissent à ce qui se passe dans notre Église et en sont solidaires. Il est aussi normal que nous soyons devant des positions qui divergent sur certains points, pourvu que ça ne mette pas en cause la communion de foi et de charité qui est la base de notre vie en Église.

Communauté ou Mission ?

Un des points en discussion touche son orientation même.  Actuellement, est-il plus important et pertinent d’insister sur le rassemblement ou sur la mission? Certes, les deux sont nécessaires. Et j’aime répéter que, comme le montre les Actes des Apôtres, notre Église doit vivre selon quatre axes: éduquer sa foi, la vivre en communauté, la célébrer dans l’eucharistie et l’incarner dans notre société en se faisant proche des personnes blessées par la vie. Mais  l’insistance de Jésus répétant sans cesse à ses disciples : "Allez au large!" me semble particulièrement pertinente, en ces temps de grands changements dans notre culture et de prise de distance de notre tradition chrétienne.  Et il ajoutait : "N’ayez pas peur : je suis avec vous..."

Église ou églises?

Un autre point très sensible demeure la question des églises (avec un petit é). J’ai appelé ces églises des bâtisses. Certains y ont vu un mépris ou une méconnaissance de leur importance. C’est plutôt de ma part un souci de bien situer les églises par rapport à l’Église. Jésus a dit qu’il est le vrai temple. Par la foi et le baptême, nous sommes ensemble la communauté des croyantes et des croyants, le Corps du Christ, le Temple de l’Esprit. Certes, cette communauté a besoin d’un lieu de rassemblement. Il faut alors penser à un édifice qui corresponde aux besoins et aux possibilités pécuniaires de la communauté. Voilà ce qui me semble être le juste ordre des choses, difficile à retrouver à cause de la diminution des personnes qui contribuent financièrement et qui se sentent partie prenante de nos communautés paroissiales. Il faut donc penser à des ajustements au niveau des lieux de culte et à la manière d’assurer les services paroissiaux.

Beaucoup plus profondément, il faut être conscient que nous nous divisons sur des perceptions fondamentales de ce qu’est l’Église. Je veux être fidèle au chemin que nous a tracé le Synode de 1985 quand il a affirmé que le message essentiel de Vatican II,  c‘est que l’Église est une communion, une communauté qui ne vient pas d’elle-même et qui n’existe pas pour elle-même! Elle vient de Dieu, de par la croix du Christ qui a brisé les barrières et a semé la miséricorde de Dieu dans notre monde. Elle est animée par l’Esprit. Elle existe afin que cette grande tendresse et cette généreuse miséricorde de Dieu soient agissantes dans notre monde d’aujourd’hui et qu’ainsi il devienne toujours plus comme Dieu le veut.

Une option préférentielle

Insistons-nous trop sur le souci des personnes blessées par la vie? Il est vrai que les blessures humaines ne concernent pas que le corps, mais aussi la tête, le coeur et l’âme. Oui, la pauvreté et la fragilité humaines ont plusieurs visages : les personnes démunies économiquement, jeunes et moins jeunes, les personnes limitées physiquement et souffrantes, les personnes blessées dans leur coeur, limitées dans leur capacité de relation avec elles-mêmes, avec les autres, avec Dieu, les personnes emprisonnées par des chaînes de toutes sortes. Il faut élargir nos chantiers pour témoigner de la tendresse du Père. Seul c’est impossible; en communion d’Église, nous pouvons couvrir très large.

Il est essentiel de garder vives nos motivations de foi dans ce domaine. Dans son message du premier janvier de cette année consacrée au Père, Jean-Paul II nomme les sources évangéliques d’un tel engagement en s’adressant à vous qui avez l’Évangile pour règle de vie. La foi nous enseigne que toute personne a été créée à l’image et à la ressemblance de Dieu. Face au refus de l’homme, l’amour de notre Père des cieux reste fidèle; et son amour est sans limites. Il a envoyé son Fils Jésus pour racheter chacun de nous,  restituant à chacun et à chacune sa pleine dignité. Devant cette attitude, comment pourrions-nous exclure quelqu’un de notre sollicitude? Nous devons au contraire reconnaître le Christ dans les plus pauvres et les marginaux, que l’Eucharistie, communion au Corps et au Sang du Christ livré pour nous, nous engage à servir. Comme l’indique clairement la parabole du riche, qui pour toujours restera sans nom, et du pauvre appelé Lazare, face au contraste éclatant entre les riches insensibles et les pauvres qui ont besoin de tout, Dieu se trouve du côté de ces derniers. Nous aussi, nous devons être de ce côté. Et le pape ajoute que tel est l’esprit du Jubilé désormais imminent.

Où se situe alors l’eucharistie dominicale, le rassemblement de la communauté? Comme l’a rappelé si fortement Jean-Paul II dans sa récente lettre sur le dimanche, la messe ne doit pas être coupée du reste de la vie. Si, comme Vatican II l’a affirmé, la célébration eucharistique est source et sommet dans la vie chrétienne, cela signifie que la messe doit être précédée par une vie de foi et de charité et doit être source d’une espérance neuve qui relance dans un style de vie à la manière de Jésus, lui qui est passé en faisant le bien, en accueillant les pécheurs, guérissant les malades et donnant la bonne nouvelle de la tendre fidélité de Dieu pour les humains.

Évêque d’une Église particulière

Enfin, je veux rassurer les personnes qui doutent de mon souci pour l’Église d’ici et surtout de ma solidarité avec le pape. En avril, je me rendrai à Rome rencontrer le pape dans le cadre de la visite quinquennale des évêques québécois, comme un jour Paul est allé voir Pierre dans un grand souci de communion pour la même mission.  Je nous invite à écouter à nouveau avec notre coeur ces paroles de Vatican II : "Les évêques, en tant que successeurs des apôtres, ont de soi, dans les diocèses qui leur sont confiés, tout le pouvoir ordinaire, propre et immédiat, requis pour l’exercice de leur charge pastorale." Et il ajoute que les évêques ne doivent pas être considérés comme des vicaires du pape mais bien du Christ. Ils font partie d’un collège épiscopal dont le pape est le signe visible d’unité. Il est alors clairement dit que le rôle du pape n’est pas d’effacer la responsabilité de l’évêque, mais bien de l’affermir et de la défendre. Ce que le pape fait bien, par exemple, par l’entremise du nonce apostolique actuellement en service ici.  Il me semble que sur ce point nous avons encore à réfléchir ensemble et à mieux nous situer.

Un défi à relever

Comme évêque, j’apprécie les chrétiennes et chrétiens, prêtres et laïques de notre Église qui partagent la préoccupation des Réaménagements pour la Mission. Le rassemblement et la mission de notre Église se feront par des témoins convaincus, positifs, des prophètes qui n’ont pas peur des changements qui s’imposent et qui ont foi en la présence fidèle de l’Esprit de Jésus ressuscité.

Nous vivons des temps de grandes transformations, les plus profondes qui aient affecté notre humanité depuis des générations. Peut-être n’en avons-nous pas encore perçu toutes les dimensions ni accueilli en vérité les défis?  Aussi, m’apparaît-il fort pertinent d’insister très fortement pour que, dans chacune de nos communautés paroissiales, en groupe, nous nous donnions des moyens pour discerner ce que Dieu attend de nous maintenant. Nous ne pouvons pas nous contenter de répéter ce que nous faisions auparavant! L’Esprit Saint nous devance et nous dérange. Y consentirons-nous? Il est douloureux de quitter certaines sécurités, de nous remettre en marche, de reconnaître que les balises sont devenues moins claires. C’est fort insécurisant! Mais c’est ainsi que le Peuple de Dieu a marché dans le désert! C’est ainsi que Jésus a accompli sa mission! C’est ainsi qu’un jour l’Église est passée de l’empire romain aux barbares, aux nouvelles cultures! C’est à notre tour! C’est notre défi! La Parole de Dieu est toujours là comme une lampe sur nos chemins. Laisserons-nous tomber le flambeau par peur, par lâcheté, par besoin de sécurité? L’Esprit est toujours là comme source d’énergie, d’audace et de confiance. Saurons-nous l’accueillir et discerner ses appels? À nous de répondre!

 

†Roger Ébacher
Archevêque de Gatineau-Hull 

 

catégorie : messages pastoraux
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